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Droits des femmes : Pour des services publics de qualité

Coralie Vos Coralie Vos
8 mars 2019

Le rassemblement annuel de l’ONU sur l’égalité des sexes, la Commission sur la condition de la femme, a lieu du 11 au 22 mars à New York. Au cœur des débats : l’accès aux services publics, les infrastructures durables et les systèmes de protection sociale. Ceux-ci font en partie écho aux revendications des mouvements féministes en Belgique à l’occasion de la journée internationale de lutte pour les droits des femmes du 8 mars. Illustration avec l’accès à l’éducation et la prise en charge des soins non-rémunérés (s’occuper des proches, préparer les repas, faire le ménage, etc.).

Réaliser les droits humains, économiques et sociaux des femmes et des filles ? Tout le monde est d’accord avec le principe. Dans les faits, leur droit à un niveau de vie suffisant, à la santé, à l’éducation, leur droit au travail et leurs droits sur le lieu de travail, leur droit à la sécurité sociale, ou encore leur droit d’accès à l’eau potable sont extrêmement complexes à réaliser. Cela nécessite des services publics et des infrastructures disponibles, accessibles, abordables et de qualité. Nous nous concentrerons ici sur le droit à l’éducation et la prise en charge des soins non-rémunérés (s’occuper des proches, préparer les repas, faire le ménage, etc.).

Le droit à l’éducation comme levier pour l’égalité

L’amélioration de l’accès des femmes et des filles aux services publics et de leur qualité pour toutes et tous requiert d’éliminer les discriminations et de veiller à ce que les femmes et les filles connaissent leurs droits et puissent exiger des services qui tiennent compte de leur situation spécifique sans être stigmatisées. Cependant, les inégalités et les normes sociales liées au genre influencent encore trop souvent négativement l’accès des femmes et des filles aux services publics, les expériences qu’elles en font et leurs résultats.

Depuis la mise en œuvre des Objectifs du Millénaire, d’importants progrès ont été réalisés au niveau de l’égalité d’accès à l’éducation. Cependant, un écart entre les sexes subsiste selon le degré d’enseignement et les régions du monde. Par exemple, en Afrique subsaharienne, 86 filles terminent le premier cycle de l’enseignement secondaire pour 100 garçons. Ce taux est de 93 garçons pour 100 filles dans la région Amérique latine et Caraïbes. Au niveau de l’ensemble des pays à faible revenu, 66 filles terminent le deuxième cycle de l’enseignement secondaire pour 100 garçons, tandis que dans les pays à revenu intermédiaire supérieur et à revenu supérieur, ce taux est de 94 garçons pour 100 filles [1].

Dans l’enseignement secondaire et supérieur, les mariages et les grossesses précoces, la violence sexiste à l’école et l’insuffisance des installations scolaires constituent autant de freins à l’égalité des sexes. L’éducation représente pourtant un levier important pour l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes et des filles. L’accès à une éducation de qualité est associé à une série de résultats positifs pour les filles, notamment des taux plus faibles de mariages et de grossesses précoces [2].

L’éducation face au défi des grossesses précoces

Des études menées en Afrique Centrale et de l’Ouest montrent que si les mariages précoces sont un facteur important d’abandon scolaire chez les filles, à l’inverse, pour chaque année supplémentaire d’études secondaires, la possibilité d’un mariage précoce diminue considérablement [3]. Dès lors que les mariages et les grossesses précoces sont également un facteur explicatif clé de l’inégalité des chances en matière d’éducation et de formation, la qualité de l’éducation et la prise en compte des réalités et besoins spécifiques des filles sont deux éléments essentiels pour atteindre ce résultat.

L’éducation des écolières enceintes ou mères est entravée par le manque d’infrastructures pour l’accueil et la garde des enfants mais ces causes ne sont pas les seules. Au nom d’arguments moraux ancrés dans la culture, la coutume et/ou la religion qui dénoncent les relations sexuelles des adolescentes et occultent complètement la dimension des violences sexuelles dont elles ont pu être victimes, certaines politiques consacrent l’expulsion des filles enceintes hors du système éducatif et l’interdiction de reprendre leur scolarité par la suite.

Les recommandations de l’UNESCO

Conscient de cette réalité, l’UNESCO a travaillé sur la question et défini des recommandations [4] aux Etats, qui les appliquent de façon très variable. Ainsi, la Tanzanie dispose actuellement d’une politique d’éducation gratuite mais celle-ci ne s’applique pas aux adolescentes qui tombent enceintes. Le président tanzanien John Magufuli a également déclaré en juin 2017 que les étudiantes qui tombent enceintes ne devraient pas être autorisées à terminer leurs études après avoir accouché. En janvier 2018, cinq écolières enceintes et leurs parents ont été arrêtés à la suite d’une directive du gouvernement local dans le district de Tandahimba, région de Mtwara [5].

A l’inverse, d’autres pays ont adopté une politique qui intègre la réalité des grossesses précoces comme frein à l’éducation des filles. Le gouvernement du Gabon crée par exemple des crèches ou des centres de la petite enfance à proximité des écoles secondaires afin de faciliter le retour des jeunes mères à l’école. Au Sénégal et au Cap-Vert, les filles peuvent s’absenter momentanément des cours pour allaiter ou s’occuper d’un enfant malade [6]. Ces initiatives sont en phase avec les recommandations de l’UNESCO en la matière.

Le potentiel de l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle

L’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle (EVRAS) est essentielle pour assurer aux jeunes, filles et garçons, une vie saine, en sécurité, et épanouissante. Au niveau scolaire, les programmes d’EVRAS sont beaucoup plus efficaces que les approches classiques (axées sur les risques) pour réduire les taux de grossesses non désirées et de maladies sexuellement transmissibles [7]. Les programmes d’EVRAS donnent aux jeunes, en particulier aux filles, les moyens de remettre en question les stéréotypes sexistes et de se considérer et de considérer les autres comme des membres égaux dans leurs relations. Il s’agit d’un travail durable, idéalement ancré dans le projet d’établissement scolaire, qui dépasse les animations ponctuelles et vise l’appropriation de deux notions-clés par les jeunes, l’autonomie et le respect [8].

Pourtant, peu de programmes exploitent ce potentiel, y compris en Fédération Wallonie-Bruxelles où les associations membres de la plateforme EVRAS plaident pour sa généralisation et une approche globale [9]. Au niveau de la Commission de la condition de la femme des Nations-Unies, et plus généralement dans les discussions internationales qui touchent l’éducation et la santé sexuelle et reproductive, une coalition d’Etats les plus conservateurs, parmi lesquels la Russie, le groupe des Etats arabes, le Vatican et la Communauté caribéenne, soutenue par des organisations non gouvernementales conservatrices cherche systématiquement à empêcher les références à l’EVRAS, également appelée éducation sexuelle complète, dans les textes internationaux [10].

Le défi du travail de soins non-rémunérés

Le fardeau des soins non-rémunérés pèse principalement sur les femmes et les filles. Il s’agit de s’occuper des enfants, des malades et des personnes âgées, de faire le ménage, d’aller chercher du bois de chauffage et de l’eau, ou encore de préparer les repas. Jusqu’à 75% des soins non-rémunérés sont effectués par des femmes et des filles. Le temps consacré aux soins ne peut être consacré à d’autres activités sociales, économiques ou politiques et peut restreindre la vie des femmes et des filles à la sphère privée de leur foyer. Lorsque cette pauvreté en temps s’ajoute à la pauvreté monétaire, cela réduit davantage les possibilités des femmes d’augmenter leurs revenus, les restreint à l’emploi informel et précaire ou aux marchés locaux où le pouvoir de négociation est limité, avec pour conséquence l’installation d’un cycle d’insécurité qui peut durer jusqu’à un âge avancé en raison du manque de protections sociale [11].
Le travail non-rémunéré des femmes compense en grande partie les lacunes des services publics comme l’absence de services de garde d’enfants (crèches, accueil d’enfants à domicile, etc). Pourtant, les investissements dans les services publics de garde d’enfants font partie des outils les plus efficaces pour soutenir l’emploi des femmes avec de jeunes enfants. En 2015, le gouvernement rwandais s’est engagé à la tribune des Nations-Unies à améliorer la participation économique des femmes [12]. Cependant, la semaine de travail de 45 heures a été instaurée en 2009 suite à une modification de la loi relative au travail dans un effort pour attirer les investisseurs [13]. Ce changement a considérablement augmenté la charge qui pèse sur les femmes qui travaillent puisqu’elles sont aussi responsables du travail de soins non-rémunéré. En parallèle, le manque de services de garde d’enfants a pour conséquence de laisser livrés à leur propre sort de nombreux garçons et filles qui sont alors susceptibles de tomber dans la délinquance juvénile, phénomène qui a pris de l’ampleur ces dernières années. Des services publics de qualité adéquats à destination des jeunes et de leurs familles sont nécessaires pour permettre aux jeunes de se construire un avenir prospère mais aussi pour permettre aux femmes de participer pleinement au marché du travail.

Un autre exemple : les services publics destinés aux personnes âgées dépendantes et aux malades chroniques restent rares, coûteux et souvent de médiocre qualité. D’une part, compte tenu de la plus grande longévité des femmes, les femmes sont particulièrement touchées par l’insuffisance des services de soins de longue durée. [14] D’autre part, ce sont en grande majorité des femmes qui ont abandonné leur emploi qui fournissent l’essentiel du travail de soins de longue durée (dans le monde, elles sont 57 millions de personnes non rémunérées). En l’absence d’un soutien public adéquat, ces personnes subissent souvent une détérioration de leur santé physique et mentale, particulièrement lorsque la personne à leur charge a des besoins complexes.

Dans les pays à revenu élevé, où il existe des services publics en matière de garde d’enfants ou de soins aux personnes âgées, les inégalités d’accès liées au revenu, à l’origine ethnique ou au statut de migrant sont courantes. Le travail non-rémunéré des femmes et son articulation avec les services publics reste également une préoccupation de taille. C’est pourquoi en Belgique les mouvements féministes [15], soutenus par certaines organisations syndicales, soutiennent une grève féministe en date du 8 mars 2019. Les différentes activités de cette journée internationale de lutte pour les droits des femmes se rassemblent sous le slogan « quand les femmes s’arrêtent, le monde s’arrête ». Parmi les revendications [16] de la « Marche mondiale des femmes » se trouve la nécessité de changement de cap vers une politique socio-économique féministe qui permette aux femmes d’effectuer un travail rémunéré à temps plein et aux hommes d’assumer davantage de responsabilités familiales.

Pour des services publics de qualité universels et sensibles au genre

Des services publics de qualité universels et sensibles au genre constituent un levier particulièrement important pour la transformation des relations de pouvoir inégales. Lors de la 63e Commission de la condition de la femme des Nations-Unies, les Etats devront s’engager à agir à différents niveaux pour y parvenir.

Tout d’abord, les rôles et situations spécifiques des femmes et des filles doivent être pris en compte dans les politiques relatives aux services publics, et ce de leur conception à leur mise en œuvre. Les services publics neutres du point de vue du genre ont souvent entraîné des discriminations indirectes, comme la déscolarisation des filles enceintes ou mères ou encore l’augmentation de la charge des soins-non rémunérés en raison de sous-investissements dans les structures d’accueil pour les enfants ou les personnes âgées. En parallèle à l’intégration systématique du genre, des services sexo-spécifiques sont essentiels, notamment en matière de santé et droits sexuels et reproductifs.

Ensuite, les politiques en matière de services publics doivent respecter, protéger, réaliser et promouvoir les droits des femmes à l’intégrité physique, à la non-discrimination et à une vie sans violence. Elles doivent donc intégrer la réalité des inégalités croisées. Les déterminants sociaux comme la classe sociale, la race, l’origine ethnique, l’âge, l’orientation sexuelle et l’identité de genre, le statut migratoire, la situation géographique et d’autres facteurs sociaux alimentent des systèmes de discrimination interdépendants et qui se chevauchent, où la discrimination liée au sexe est souvent amplifiée.

Enfin, les Etats, notamment via le système éducatif, doivent aider à faire prendre conscience de l’ampleur du travail non-rémunéré des femmes, le reconnaître, le réduire et le redistribuer. Une première étape dans ce sens est d’investir dans des services de soins publics universels de qualité, en particulier dans les communautés les plus marginalisées sur le plan économique et social, et des conditions de travail décentes pour le personnel de ces services.
Coralie Vos


En savoir plus

Tags: Genre

[1Rapport mondial de suivi sur l’éducation, résumé sur l’égalité des genres 2018 : Tenir nos engagements en faveur de l’égalité des genres dans l’éducation, pp 13-14, https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000261655

[2Commission de la condition de la femme, Soixante-troisième session, « Systèmes de protection sociale, accès aux services publics et infrastructures durables pour l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes et des filles », Rapport du Secrétaire général, §12 https://undocs.org/fr/E/CN.6/2019/3.

[3Katrijn Asselberg et Søren Stecher-Rasmussen, How can social protection systems, interlinked with the access to public services and sustainable infrastructure, contribute to achieve gender equality and the empowerment of women and girls ?, South Research, novembre 2018, p. 11 https://argo-ccgd.be/sites/default/files/report_acgd_-_social_protection_and_gender.pdf

[4Grossesses précoces et non désirées : recommandations à l’usage du secteur de l’éducation, UNESCO, 2017, https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000248418_fre/PDF/248418fre.pdf.multi

[5Ils ont par la suite été libérés sous caution. Pour en savoir plus, lire The Center for Reproductive Rights Denounces Arrest of Pregnant Schoolgirls in Tanzania, 16 janvier 2018, https://www.reproductiverights.org/press-room/the-center-for-reproductive-rights-denounces-arrest-of-pregnant-schoolgirls-in-tanzania

[6Katrijn Asselberg et Søren Stecher-Rasmussen, How can social protection systems, interlinked with the access to public services and sustainable infrastructure, contribute to achieve gender equality and the empowerment of women and girls ?, South Research, novembre 2018, p. 11 https://argo-ccgd.be/sites/default/files/report_acgd_-_social_protection_and_gender.pdf

[7Commission de la condition de la femme, Soixante-troisième session, « Systèmes de protection sociale, accès aux services publics et infrastructures durables pour l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes et des filles », Rapport du Secrétaire général, §30 https://undocs.org/fr/E/CN.6/2019/3.

[8Gaëlle Amerijckx, Nathalie Moreau, Isabelle Godin, La généralisation de l’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle en milieu scolaire, Enjeux structurels pour la Fédération Wallonie-Bruxelles, Cahier Santé SIPES, 2015 https://www.evras.be/fileadmin/user_upload/3/2015_-_AMERIJCKX_MOREAU_GODIN_-_SIPES_-__Generalisation_EVRAS_aspect_structurels.pdf

[9Plateforme EVRAS, recommandations de la plateforme EVRAS pour une généralisation de l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle en milieu scolaire, janvier 2019 https://gallery.mailchimp.com/23db6d112a39c22012705ebb5/files/fce6e381-f294-47a7-baa2-73621420af7b/Recommandations_PE_21_janvier_2019.pdf

[10Pour en savoir plus sur la manière dont ce sujet a été traité lors de la dernière Commission sur la condition de la femme, lire « Des résultats inespérés pour les femmes et filles rurales aux Nations-Unies » https://www.cncd.be/sommet-new-york-2018-onu-femmes-genre

[11Katrijn Asselberg et Søren Stecher-Rasmussen, How can social protection systems, interlinked with the access to public services and sustainable infrastructure, contribute to achieve gender equality and the empowerment of women and girls ?, South Research, novembre 2018, p.23 https://argo-ccgd.be/sites/default/files/report_acgd_-_social_protection_and_gender.pdf

[12Le Rwanda s’engage à accroître la participation économique des femmes, ONU Femmes, 27 septembre 2015, http://www.unwomen.org/fr/get-involved/step-it-up/commitments/rwanda

[13Hannah Reinl, “Feminist Utopia” in Post-Genocide Rwanda ? - Dismantling the Narrative Around Women’s Political Representation, 26 janvier 2019, https://centreforfeministforeignpolicy.org/journal/2018/12/18/feminist-utopia-in-post-genocide-rwanda-dismantling-the-narrative-around-womens-political-representation

[14Commission de la condition de la femme, Soixante-troisième session, « Systèmes de protection sociale, accès aux services publics et infrastructures durables pour l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes et des filles », Rapport du Secrétaire général, §31-32 https://undocs.org/fr/E/CN.6/2019/3.

[15Collecti.e.f 8 maars, Toutes en grève !, https://8maars.wordpress.com/strike/
Appel national à la marche pour la journée internationale de lutte pour les droits des femmes, Marche Mondiale des Femmes, 2019, http://www.marchemondialedesfemmes.be/index.php/fr/

[16Revendications de la Marche Mondiale des femmes, 2019, http://www.marchemondialedesfemmes.be/pdfs/revendications%20completes%20fr.pdf

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