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Du Nord au Sud et à l’envers

Esclaves modernes

Jean-François Pollet Jean-François Pollet 13 janvier 2020

Imagine demain le monde - Chaque année, la justice belge place sous protection une centaine de personnes fuyant une servitude proche de l’esclavage. Grâce à une législation exemplaire, forces de police et associations luttent sans relâche contre la traite des êtres humains. Mais des milliers de victimes demeurent encore invisibles.

Esclaves modernes

Ils étaient plongeurs en cuisine ou maçons sur chantier, sous la coupe d’un exploitant ou d’une organisation. Un jour, ils ont renoncé à leur servitude pour se placer sous la protection de la justice. En 2017, selon les derniers chiffres disponibles en Belgique, ils étaient 121 à avoir franchi le pas. « Notre législation dispose d’une des procédures les plus actives au monde pour lutter contre la traite des êtres humains, se félicite Sarah De Hovre, la directrice de PAG-ASA, une structure bruxelloise qui accueille et accompagne d’anciennes victimes de la traite. Les victimes connues de la justice reçoivent un accompagnement social et psychologique, ainsi que des documents de séjour temporaire, renouvelables jusqu’à ce que la justice statue sur leur sort. »
Pour bénéficier de cette protection, les affranchis doivent avoir rompu tout contact avec leurs bourreaux et collaborer pleinement avec la police.
Plus tard, si un juge leur reconnaît le statut de victime de la traite, ces personnes pourront prétendre à un titre de séjour permanent.

« A l’origine de cette procédure, il y a l’enquête réalisée par le journaliste flamand Chris De Stoop et son livre Elles sont si gentilles, Monsieur, consacré aux conditions de vie des prostituées venues d’Asie, rappelle la responsable. A sa sortie en 1993, l’émotion fut si vive qu’une commission d’enquête s’était penchée sur la question et avait imaginé la législation ambitieuse que l’on connaît maintenant. »

Un cadre juridique indispensable, car le phénomène reste préoccupant : l’an dernier, soixante-huit nouvelles victimes ont trouvé refuge à PAG-ASA.
« Les victimes sous emprise vivent avec une pression physique et mentale permanente. Quand elles arrivent ici, elles ont grandement besoin de repos, de retrouver un rythme de vie normal, avec des repas pris à heure fixe, des activités limitées et des heures de sommeil régulières. C’est après que ressurgissent les traumas. On travaille alors avec des psychologues spécialisés qui acceptent l’intermédiaire d’un interprète  », explique Sarah De Hovre.

Un chiffre noir

Qui sont ces victimes qui se font connaître de la justice ? Pour moitié, des filles poussées à la prostitution, pour un tiers des travailleurs réduits à la servilité, les autres sont essentiellement des mendiants.

En 2017, les prostituées nigérianes représentaient le tiers des personnes protégées. « Ce fut le résultat d’une grosse enquête de la police judiciaire fédérale, précise la directrice, qui a conduit au démantèlement de réseaux de prostitution. » (voir encadré)

Les travailleurs serviles proviennent essentiellement du secteur du bâtiment et de l’Horeca, avec des histoires souvent semblables.
« Des hommes plus ou moins qualifiés débarquent en Belgique avec un visa de tourisme, ils cherchent du travail, en trouvent puis glissent progressivement vers une situa- tion de servitude sous l’emprise d’employeurs malhonnêtes », poursuit Sarah De Hovre. Souvent, ces employeurs sont de petits entrepreneurs, chinois ou marocains, qui font appel à leur réseau social au pays pour faire venir quelqu’un. « La relation démarre peut-être sur de bonnes intentions mais elle débouche sur des abus vis-à-vis de personnes qui ne parlent ni le français ni le néerlandais et ignorent tout de notre législation sociale. » Les personnes placées sous protection représentent très probablement une petite partie d’un phénomène très important. « Selon les analyses, il y aurait entre 5 000 et 100 000 esclaves modernes en Belgique, poursuit Sarah De Hovre. Il est impossible d’être plus précis, car ces travailleurs vivent autour de nous tout en demeurant invisibles. »

il y aurait entre 5 000 et 100 000 esclaves modernes en Belgique

En 2017, l’année où 121 personnes ont bénéficié d’une protection judiciaire, les parquets belges ont examiné 328 affaires de traite des êtres humains, soit trois fois plus. « Tous les cas ne nous sont pas signalés, regrette la directrice. Il est par ailleurs frustrant de réaliser que la majorité des vic- times d’exploitation ne bénéficie d’aucune protection. Nous avons de bonnes lois, on pourrait s’attendre à un meilleur investissement des autorités, notamment par un renforcement des effectifs de l’inspection sociale et de la police à qui l’on doit le démantèlement des filières et l’identification des victimes.  »

Destiny, du Nigéria aux trottoirs bruxellois

Il y a deux ans, une importante enquête de police menée sur les sites de rencontres sexuelles et dans les bars spécialisés a permis de libérer quarante-deux jeunes nigérianes placées aujourd’hui sous protection judiciaire pour traite des êtres humains.

Destiny est l’une d’elles, son récit reflète l’histoire de milliers de jeunes filles bernées par une maquerelle qui les a contraintes à la prostitution. Originaire de la région d’Edo au sud du Nigéria, Destiny rêve de venir travailler en Europe. Elle a 16 ans lorsqu’une voisine, Mama M., lui propose un emploi de gardienne d’enfants.

Sa bienfaitrice précise que les frais du voyage vers l’Europe s’élèveront à 35 000 €, mais la jeune fille ne réalise pas l’importance de la somme, persuadée qu’il s’agit de nairas, la monnaie nigériane, soit l’équivalent de 66 euros.

Plus tard, lorsque Destiny découvrira sa méprise, elle prendra peur. Mais avant de partir, elle subit un rituel vaudou que sa maquerelle interprète comme un « pacte magique » la liant définitivement sous peine de graves rétorsions envers elle et sa famille. Elle prend ensuite le bus pour les côtes libyennes, où elle embarque pour l’Europe.

« Nous avons fait la traversée sur un bateau ouvert, témoigne-t-elle, avec plus de vingt personnes à bord, de diverses nationalités. Nous sommes partis la nuit et le lendemain vers 11h, nous avons été sauvés en mer par les garde-côtes italiens. Nous avons été transférés dans un camp à Pistoia. »

Destiny reçoit alors l’ordre de rejoindre l’un des fils de Mama M. à Pescara, une ville italienne des Abruzzes. Ce point de chute est en réalité un carrefour par où transitent de nombreuses jeunes filles en chemin pour rejoindre une « Mama » installée en Europe.

Durant un séjour qui durera trois mois, Destiny est violée, probablement pour l’initier à sa future condition de prostituée. Après son transfert en Belgique, la jeune femme est placée de force sur le trottoir et contrôlée par le compagnon de sa recruteuse, un homme violent qui lui inflige de sévères corrections. Un jour, alors qu’elle le rejoint dans son appartement, «  il a pris sa ceinture, et a commencé à me fouetter. Il m’a ensuite poussée contre le mur avec une planche qu’il a posée au sol pour m’obliger à m’agenouiller dessus. C’était ma punition. Il menaçait parfois de m’emmener sur un parking ou un terrain de football pour m’y démolir. Il frimait toujours en disant que personne ne lui poserait de question à ce sujet », raconte la jeune victime dans le dernier rapport de Myria, le Centre fédéral Migration.

Malgré la menace d’un mauvais sort vaudou, Destiny se décide à prendre la fuite. Elle erre en rue durant quatre jours avant d’être recueillie fin 2015 par un citoyen, « un homme blanc » précise-t-elle laconiquement.

Avec l’aide de celui-ci, elle commence alors sa lente reconstruction. Elle demande le statut de victime, avant d’être prise en charge par PAG-ASA à Bruxelles. La procédure et son témoignage auprès des policiers lui donnent de bonnes chances de décrocher un droit permanent de résidence.

De quoi réaliser son rêve : étudier et travailler en Europe.

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