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Eurafrique : la menace migratoire imaginaire

Arnaud Zacharie Arnaud Zacharie
4 mars 2019

La menace d’une ruée migratoire africaine vers l’Europe est un mythe. La fermeture des frontières et la fin de l’aide au développement réclamées par les adeptes du repli national-populiste sont des solutions contre-productives. Ce dont l’Europe a besoin autant que l’Afrique, c’est d’un véritable partenariat euro-africain pour le développement durable.

Les relations entre l’Union européenne et l’Afrique sont de plus en plus motivées par la réponse à apporter à la menace présumée d’une vague migratoire africaine vers l’Europe, qui condamnerait cette dernière à progressivement s’« africaniser ». Ce récit a été popularisé par l’ouvrage de Stephen Smith au titre explicite : « La ruée vers l’Europe. La jeune Afrique en route pour le Vieux Continent  » [1]. En résumé, Stephen Smith soutient que la « bombe démographique » [2] africaine débouchera sur un « raz de marée migratoire » [3] de 150 à 200 millions d’Africains vers l’Europe, créant au milieu du siècle une « Eurafrique  » [4], c’est-à-dire une Europe dont « entre un cinquième et un quart de la population » [5] serait africaine et qui serait de ce fait condamnée à abandonner le modèle d’Etat-providence.

Ce récit repose sur quatre postulats. Premièrement, la pression démographique en Afrique créerait un « trop-plein » appelé à se déverser sur l’Europe voisine et plus prospère. Deuxièmement, le développement africain exacerberait la pression migratoire sur l’Europe. Par conséquent, troisièmement, l’aide au développement versée par l’Europe à l’Afrique n’aurait pour effet que d’exacerber le phénomène. Enfin, quatrièmement, cette ruée migratoire aurait pour conséquence de ruiner les systèmes de protection sociale européens.

Semblant frappé du bon sens, ce récit, devenu central dans le discours national-populiste [6], est de plus en plus en vogue en Europe [7]. Pourtant, aucun des postulats sur lequel il repose n’est fondé [8].

Le mythe des vases communicants

Le premier postulat du « trop-plein démographique » a été réfuté par plusieurs démographes, dont François Héran, selon qui « l’image du trop-plein-qui-déborde est impuissante à rendre compte des phénomènes démographiques, y compris migratoires  » [9]. Contrairement à une idée fausse, la majorité des flux migratoires ne vont pas des pays pauvres vers les pays riches : les migrants des pays pauvres migrent surtout vers les pays pauvres, et ceux des pays riches vers les pays riches. C’est pourquoi les pays riches accueillent moins la misère du monde que la richesse émergente. Ainsi, sur les 3% d’Africains qui sont actuellement des migrants, 70% ont migré dans un autre pays africain, contre 15% vers l’Europe (où ils ne représentent qu’un peu plus de 2% de la population) et 15% vers le reste du monde. L’image des vases communicants est dès lors erronée.

François Héran dénonce l’utilisation par Smith, pour soutenir sa thèse, du rapport de l’ONU sur les « migrations de remplacement » [10], régulièrement invoqué par les tenants de la théorie identitaire du « grand remplacement ». Pourtant, les données exposées dans ce rapport ne découlent en réalité que d’un scénario volontairement fictif, en vue de prouver par l’absurde qu’il est vain d’espérer régler par la seule immigration le problème du financement des retraites dans les pays riches vieillissants. En croisant les données de la « base mondiale des migrations » (publiée conjointement par l’OCDE, le FMI et la Banque mondiale) avec les projections démographiques de l’ONU, Héran calcule que la part de la diaspora africaine ne représentera que 3 à 4% de la population européenne en 2050, soit une estimation proche de celle des démographes de l’ONU, qui prévoient entre 2015 et 2050 un solde migratoire net en Europe de 32 millions de migrants de toutes nationalités extra-européennes confondues [11]. On est donc très loin des 150 millions de migrants africains représentant entre 20 et 25% de la population européenne, tel qu’annoncé par Smith.

Migration et développement

Le deuxième postulat du développement africain accentuant la pression migratoire sur l’Europe se fonde quant à lui sur une réalité empirique bien connue, mais appliquée grossièrement au contexte africain sur base d’un scénario totalement invraisemblable. Bien que les tenants du national-populisme semblent le découvrir, il est en effet connu depuis près d’un demi-siècle que les relations entre développement et migration ont tendance à évoluer selon une courbe en « U inversé » : dans un premier temps, le développement d’un pays pauvre a tendance à augmenter l’émigration, qui ne baisse que lorsqu’il atteint le niveau de pays à revenu intermédiaire. Clemens et Postel ont ainsi constaté qu’entre 1960 et 2010, le taux d’émigration a augmenté dans 67 des 71 pays qui sont passés du stade de pays à faible revenu à celui de pays à revenu intermédiaire [12].

Sur base de cette réalité empirique, Stephen Smith postule que l’Afrique aura atteint dans trois décennies le stade de pays à revenu intermédiaire qui en fera un continent de forte émigration. Il justifie sa prédiction en citant les précédents de l’émigration européenne vers le Nouveau Monde à la fin du 19e siècle et de l’émigration mexicaine vers les Etats-Unis à la fin du 20e siècle. Toutefois, une telle analogie ne tient pas la route. L’Afrique est malheureusement encore loin d’avoir atteint un tel niveau de développement. En outre, quand bien même l’Afrique réussissait l’exploit de sauter les étapes du développement en une génération, cela ne signifierait pas nécessairement que cela déboucherait sur la ruée tant redoutée. Comme le souligne Benoît Bréville : « En réalité, ce n’est pas le développement qui provoque l’émigration, mais l’inadéquation entre l’offre et la demande d’emploi, en particulier pour les jeunes » [13].

Les raisons qui expliquent la relation entre développement et migration ne se limitent pas au fait que les populations qui se développent acquièrent les moyens financiers de migrer. Les pays qui ont achevé leur transition migratoire, en passant du stade de pays d’émigration à celui d’immigration, ont certes connu un développement économique, mais qui s’est généralement révélé inégalitaire, dans un contexte de libre-échange et de déréglementation du marché du travail. Ce sont ainsi les jeunes diplômés sans emploi qui sont incités à migrer. Cette relation négative entre le taux d’emploi des jeunes et le taux d’émigration est relevée par l’étude de Clemens et Postel, qui calculent que le taux d’émigration dans les pays dont le taux d’emploi des jeunes dépasse 90% est inférieur de moitié à celui des pays où le taux d’emploi des jeunes n’atteint que 70% [14].

Cela nous mène au troisième postulat, doublement infondé, qui prétend que l’aide au développement octroyée à l’Afrique équivaut pour l’Europe à se tirer une balle dans le pied, puisqu’elle aurait pour effet d’exacerber la ruée migratoire. D’une part, les économistes du développement savent que l’aide n’a en réalité qu’un impact marginal sur le développement, car l’aide mondiale ne représente que moins de 15% des flux internationaux de financement du développement, et une part infime des ressources domestiques des pays en développement. C’est moins l’aide que l’efficacité des politiques économiques qui influent de manière décisive sur le développement [15]. D’autre part, il n’existe aucune corrélation entre l’aide au développement et la migration. Au contraire, l’aide européenne est faible dans les principaux pays d’origine des migrants africains [16]. En réalité, certains programmes d’aide peuvent dans certains contextes réduire l’émigration et d’autres la favoriser. Des programmes d’acquisition de compétences adaptées au marché du travail peuvent par exemple contribuer à réduire l’émigration.

Le récit social-xénophobe

Enfin, le quatrième postulat repose sur le récit social-xénophobe, remarquablement résumé par le président des nationalistes flamands Bart De Wever [17], qui affirme que l’immigration est incompatible avec le système de protection sociale en Europe. Les études démontrent pourtant que l’immigration a un impact mineur, mais néanmoins positif sur les économies d’accueil [18]. Selon l’OCDE, un immigré rapporte en moyenne 3.500 euros de rentrées fiscales annuelles et entraîne un impact budgétaire positif de 0,5% du PIB dans les pays d’accueil [19]. L’économie du développement n’est pas un jeu à somme nulle et les immigrés nourrissent davantage le « gâteau » de l’Etat-providence qu’ils ne le consomment.

Le pire est sans doute que les deux solutions qui découlent de ces postulats infondés sont contre-productives : la fin de l’aide, pour éviter que le développement africain n’exacerbe la pression migratoire, et la fermeture des frontières, pour enrayer l’immigration irrégulière. Pourtant, la meilleure façon de mettre fin à l’immigration irrégulière (et d’éviter des milliers de morts) est de garantir des voies sûres et légales de migration, tandis que le développement africain, s’il est suffisamment partagé, est le meilleur moyen de réduire l’incitation à la migration économique. Ce dont l’Europe a besoin autant que l’Afrique, c’est d’un véritable partenariat euro-africain pour le développement durable, afin de faire de la Méditerranée un espace de paix et de prospérité partagée.

[1S. Smith, La ruée vers l’Europe. La jeune Afrique en route pour le Vieux Continent, Grasset, 2018.

[2Ibid., p. 168.

[3Ibid., p. 172.

[4Ibid., p. 227.

[5Ibid., p. 18.

[6En Belgique, on retrouve de larges parts de ce récit dans l’ouvrage de Théo Francken, Continent sans frontière, Editions Jourdan, 2018. Il est également omniprésent dans le discours du gouvernement italien, du Rassemblement national en France, ainsi que dans celui du PP et de VOX en Espagne.

[7L’ouvrage de Stephen Smith a reçu le prix littéraire de l’Académie française et de la Revue des deux mondes, le prix du livre géopolitique de l’année des Affaires étrangères françaises, ainsi que les louanges du président Emmanuel Macron.

[8J. Brachet, « Où va la fausse science », La Vie des Idées, 4 octobre 2018.

[9F. Héran, « Comment se fabrique un oracle. La prophétie de la ruée africaine sur l’Europe », La Vie des Idées, 18 septembre 2018.

[10United Nations Population Division, « Replacement migration : is it a solution to declining and ageing populations ? », UN, 2001.

[11United Nations, Department of Economic and Social Affairs, Population Division, World Population Prospects : The 2017 Revision, ESA/P/WP/248, 2017, p. 16.

[12M. Clemens et H. Postel, « Deterring Emigration with Foreign Aid : An Overview of Evidence from Low-Income Countries », CGDEV Policy Paper n°119, février 2018.

[13B. Bréville, « Le mythe de la ruée vers l’Europe. Immigration, un débat biaisé », Le Monde Diplomatique, novembre 2018.

[14M. Clemens et H. Postel, op. cit.

[15A. Zacharie, Mondialisation : qui gagne et qui perd. Essai sur l’économie politique du développement, La Muette/Le Bord de l’Eau, 2013.

[16R. d’Aiglepierre et A. David, « L’aide au développement : quelle influence sur les phénomènes migratoires ? », The Conversation, 17 décembre 2018.

[17B. De Wever, « La gauche doit choisir entre des frontières ouvertes et l’Etat providence », Le Soir, 25 janvier 2018.

[18D. Greenaway et D. Nelson, « The assessment : globalization and labour market adjustment », Oxford Review of Economic Policy, 2000 ; H. d’Albis, E. Boubtane, D. Coulibaly, « Macroeconomic Evidence suggests that asylum seekers are not a “burden” for Western European countries », Science Advances 4 (6), juin 2018.

[19OCDE, Perspectives des migrations internationales, Editions OCDE, 2013.

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