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Face aux conséquences de la pandémie, la Belgique doit augmenter son aide au développement

Mi-avril, l’OCDE a publié les statistiques les plus récentes de l’aide publique au développement. A tous les niveaux, international, européen et belge, on constate que l’aide a augmenté en 2020. Cette augmentation est très modeste, lorsqu’on compare les financements supplémentaires effectivement mobilisés, aux besoins titanesques des pays en développement suite à la pandémie. Pour faire face aux conséquences sociales de la crise, tous les pays donateurs devraient augmenter massivement l’aide internationale pour qu’elle atteigne enfin les 0,7%. Pour cela, en Belgique, l’adoption d’une trajectoire de croissance contraignante de l’aide belge est nécessaire.

L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a publié mi-avril les statistiques les plus récentes sur l’aide publique au développement (APD) de 30 pays donateurs, membres de son Comité d’aide au développement coopération au développement
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(CAD). En voici une courte analyse.

AU NIVEAU INTERNATIONAL

L’aide augmente …

Premier constat : en pourcentage du revenu national brut (RNB) cumulé des pays donateurs, l’aide internationale a augmenté, passant de 0,30% à 0,32%. L’aide internationale atteint ainsi le plus haut niveau jamais enregistré avec un total de 161 milliards USD. Cette augmentation est imputable notamment à des financements supplémentaires pour la relance post-COVID, et à l’augmentation de prêts souverains bilatéraux consentis par quelques pays donateurs.

Nuance tout de même : l’augmentation de l’aide en pourcentage du RNB est due, en grande partie, à la diminution du RNB lui-même, à cause de la récession faisant suite à la pandémie de COVID-19 Covid-19
Coronavirus
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. Lorsqu’on analyse les volumes totaux de l’aide, l’aide internationale n’augmente que de 3,5%.

L’APD a augmenté dans 16 pays membres du CAD (contre 13 dans lesquels elle a diminué), les augmentations les plus importantes venant du Canada, de la Finlande, de la France, de l’Allemagne, de l’Islande, de la Hongrie, de la Norvège, de la Slovaquie, de la Suède et de la Suisse.

Si l’on analyse l’aide en pourcentage du RNB, les six donateurs les plus généreux en 2020 étaient : la Suède (1,14 %), la Norvège (1,11 %), le Luxembourg (1,02 %), l’Allemagne (0,73 %), le Danemark (0,73 %), et le Royaume-Uni (0,70 %). Ces six pays sont donc les seuls à avoir mobilisé au minimum 0,7% de leur RNB pour l’aide au développement en 2020, respectant l’objectif adopté aux Nations Unies il y a 50 ans.

APD en 2020 sur la base des équivalents dons - en pourcentage du RNB

En comparaison, si l’on analyse les volumes totaux de l’aide, ce sont les Etats-Unis qui prennent la première place du classement, avec 35,5 milliards USD d’aide en 2020 – suivis par l’Allemagne (28,4 milliards USD), le Royaume-Uni (18,6 milliards USD), le Japon (16,3 milliards USD) et la France (14,1 milliards USD). Néanmoins, en pourcentage du RNB, les Etats-Unis n’ont mobilisé que 0,17% de leurs richesses pour l’aide vers les pays en développement. Pour résumer : les Etats-Unis sont le plus « gros » donateur (ce sont eux qui donnent le plus grand montant de l’aide), mais c’est la Suède qui est le donateur le plus « généreux » (en pourcentage de ses richesses, c’est le pays qui donne le plus).

APD en 2020 sur la base des équivalents dons - montants

Autres bonnes nouvelles : l’APD bilatérale destinée à l’Afrique a augmenté de 4,1% ; de même, celle destinée aux pays les moins avancés (PMA, pays dont les indices de développement humain sont les plus faibles) a augmenté de 1,8%. L’aide humanitaire a progressé quant à elle de 6%.

… avec quatre tendances inquiétantes

Nouveauté dans la publication des chiffres de 2021 : l’OCDE a publié des statistiques spécifiques aux financements liés à la relance post-COVID. Les pays donateurs auraient ainsi dépensé 12 milliards USD en 2020 pour des activités liées au COVID-19, essentiellement centrées sur les systèmes de santé, l’aide humanitaire et la sécurité alimentaire. Selon l’OCDE, de nombreux pays donateurs ont indiqué avoir réorienté des fonds issus de programmes de coopération au développement au profit d’activités liées à la pandémie. Or, si de telles pratiques se perpétuent, ces réorientations de l’aide vers la relance post-COVID risquent de vider les programmes traditionnels de coopération de leurs financements, menaçant ainsi la prévisibilité, et donc l’efficacité, de l’aide.

Une deuxième tendance inquiétante est celle d’une augmentation de la proportion de prêts, plutôt que de dons, dans l’APD totale. En effet, selon l’OCDE, les prêts souverains bilatéraux ont progressé de 39% par rapport à 2019. Les pays qui ont enregistré les plus fortes hausses des prêts souverains sont l’Allemagne (69 %), la France (63 %), l’Italie (55 %), le Japon (11 %) et le Portugal (143 %).

Une troisième tendance inquiétante se révèle lorsqu’on analyse les flux de l’APD en fonction des catégories de pays auxquelles ils sont destinés. L’APD bilatérale nette des pays donateurs aux pays à faible revenu a diminué de 3,5%, représentant un total de 25 milliards USD. Au contraire, l’APD bilatérale nette affectée aux pays à revenu intermédiaire a augmenté de 6,9%, équivalant à 33 milliards USD. Celle affectée aux pays à revenu élevé a plus que triplé, pour s’établir à 372 millions USD. Cette tendance serait le résultat, entre autres choses, de l’augmentation des prêts consentis aux pays à revenu intermédiaire. Quoi qu’il en soit, les montants supplémentaires de l’APD n’auraient donc pas été destinés en priorité aux pays qui en avaient le plus besoin.

Enfin, les frais d’accueil pour les demandeurs d’asile dans les pays donateurs continuent d’être comptabilisés comme de l’aide au développement, alors qu’ils ne constituent pas des financements disponibles pour financer le développement durable dans les pays en développement. Ils ont représenté plus de 10% de l’APD totale pour le Canada, l’Islande et les Pays-Bas, et plus de 8% pour l’Allemagne, la France et la Suisse.

Composition de l'APD nette des pays membres du CAD

Au niveau européen

L’aide au développement des 19 pays du CAD également membres de l’UE représente 45% de l’aide totale. Elle s’est élevée à 72,7 milliards USD, soit une augmentation de 7,8% par rapport à 2019. En 2020, l’aide a représenté 0,50% du RNB des pays concernés, contre 0,43% en 2019 ; une augmentation due, ici encore, à la diminution de RNB des pays européens. L’aide allouée par les Institutions européennes elles-mêmes a connu une hausse plus significative encore, de 25,4%, en grande partie imputable aux fonds supplémentaires mobilisés pour la lutte contre la pandémie de COVID-19 dans le monde.

AU NIVEAU BELGE

La Belgique peut être félicitée car elle voit son aide augmenter, tant en volume qu’en pourcentage du RNB, après une décennie de baisse presque continue. L’aide belge passe ainsi de 0,41% à 0,47% du RNB, entre 2019 et 2020.
Autre bonne nouvelle : une plus grande partie de cette aide pourrait être considérée comme de « l’aide réelle ». En effet, comme dans les autres pays donateurs à l’exception du Luxembourg, les frais d’accueil pour les demandeurs d’asile sont comptabilisés par la Belgique comme de l’aide au développement. Pourtant, comme dit plus haut, ils ne constituent pas des financements supplémentaires pour le développement durable. Ceux-ci ayant diminué en 2020 (ils ne représentent plus que 5,9% de l’aide totale, contre 6,3% en 2019), la part de l’aide « réelle » belge s’en retrouve légèrement améliorée.
En outre, la Belgique reste un bon élève en ce qu’elle mobilise une aide au développement majoritairement sous forme de dons, plutôt que de prêts, contrairement au Japon à la France.

Néanmoins, ces bonnes nouvelles sont à nuancer : l’augmentation relative de l’aide belge est due en grande partie à une diminution du RNB lui-même. En effet, l’aide en volume n’a augmenté que beaucoup plus modestement, de 2,8%, pour atteindre les 2,3 milliards USD (notons qu’elle aurait augmenté de 3,3% si elle excluait les frais d’accueil de demandeurs d’asile). En comparaison, la Hongrie a augmenté son aide de 35,8%, la Suède de 17,7%. Et malgré qu’elles abusent des prêts, la France et l’Allemagne ont tout de même vu leur aide globale augmenter de 10,9% et de 13,9%, respectivement.
En outre, l’aide belge reste sous la moyenne européenne, qui se situe à 0,50%. La Belgique demeure aussi très loin de l’objectif des Nations Unies, selon lequel les pays donateurs doivent mobiliser au moins 0,7% du RNB pour l’aide au développement. Et toujours selon les chiffres de l’OCDE, la Belgique n’aurait mobilisé que 129 millions USD pour la lutte contre la COVID-19 en 2020, soit la moitié du montant mobilisé par notre voisin, les Pays-Bas.

L’AIDE AU DEVELOPPEMENT PLUS NECESSAIRE QUE JAMAIS

Face aux besoins titanesques survenus suite à la pandémie, la Belgique a pourtant un rôle primordial à jouer afin d’assurer que les dernières décennies de progrès réalisés en matière de lutte contre la pauvreté ne soient pas réduits à néant. La pandémie a placé le monde dans une situation économique inédite, provoquant une hausse de la pauvreté et des inégalités dans quasiment tous les pays du monde, simultanément. D’après la Banque mondiale, sans action urgente, le nombre de personnes vivant dans la pauvreté sera supérieur en 2030 à celui enregistré avant la pandémie. Un recul qui menace directement l’accomplissement des Objectifs de développement durable adoptés en 2015 par l’Assemblée générale des Nations Unies. L’UNESCO estime par exemple que les progrès réalisés ces vingt dernières années en matière d’éducation des filles risquent d’être réduits à néant par la pandémie et la crise socio-économique qui l’accompagne. Ne fut-ce que pour résorber les conséquences de la pandémie, selon le Fonds monétaire international (FMI), les pays en développement auront besoin de 200 milliards USD supplémentaires pour la reconstruction post-COVID d’ici à 2025.

Face à cela, les pays donateurs n’ont mobilisé que 12 milliards USD en aide au développement pour des activités liées au COVID-19. Entre-temps, le mécanisme mondial de distribution de vaccins COVAX demeure gravement sous-financé. Selon le Secrétaire général de l’OCDE Angel Gurria, « à l’échelle mondiale, les gouvernements ont mis en place des mesures de relance liées au COVID-19 équivalant à 16 000 milliards USD, et nous n’avons mobilisé que 1% de ce montant pour aider les pays en développement à faire face à une crise sans précédent pour les générations actuelles. Nous devons déployer un effort beaucoup plus massif pour aider les pays en développement en matière de distribution de vaccins, de services hospitaliers, et pour soutenir le revenu et les moyens d’existence des populations les plus vulnérables afin d’assurer une reprise véritablement mondiale ».

Car si l’aide au développement n’est pas un remède miracle, elle est une partie indispensable de la solution. Au niveau international, tous les pays donateurs devront redoubler d’efforts pour, d’une part, préserver les progrès de cette dernière décennie en matière de lutte contre la pauvreté, et d’autre part, contribuer à l’atteinte des Objectifs de développement durable en 2030.

De son côté, la Belgique doit commencer par adopter une trajectoire de croissance contraignante pour que son aide au développement atteigne les 0,7% du RNB en 2030 au plus tard, comme cela est stipulé dans l’accord de gouvernement. Mais elle ne doit pas s’arrêter là. Car l’aide belge doit s’inscrire dans un ensemble cohérent de politiques en faveur d’un développement juste et durable. En plus d’augmenter considérablement l’aide au développement, il est important de plaider en parallèle pour d’autres mesures structurelles fortes, telles que l’annulation de dettes, la lutte contre l’évasion fiscale ou la mise à disposition de la connaissance et de la technologie nécessaires pour garantir à toutes et tous l’accès aux vaccins contre la Covid-19.

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