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Carte blanche

Le « monde d’après » selon Pierre Wunsch n’est pas une fatalité

Des personnalités de la société civile réagissent aux prises de position du gouverneur de la BNB concernant la gestion de la crise, dans « Le Soir » du 13 juin dernier. Elles appellent à dépasser les dogmes qui induisent la restauration d’un système inégalitaire et insoutenable.

La crise du coronavirus a provoqué un choc économique inédit qui pourrait entraîner la pire récession mondiale depuis la Deuxième Guerre mondiale. Elle affecte un système économique qui était déjà marqué par les inégalités, le changement climatique et l’instabilité financière. Beaucoup s’accordent sur la nécessité de reconstruire un « monde d’après » plus durable, juste et résilient. Cette perspective est l’exact inverse des propos du gouverneur de la Banque nationale de Belgique (BNB), Pierre Wunsch, qui copréside par ailleurs l’Economic Risk Management Group.

L’impact de la pandémie est particulièrement élevé en Belgique, aussi bien sur le plan sanitaire que socioéconomique. Mais pour le gouverneur de la BNB, il ne semble y avoir aucune raison de chercher à relancer l’économie sur des bases plus durables. Selon lui, le choc économique est derrière nous et le revenu disponible des Belges est resté stable malgré la crise. S’il juge nécessaires les dépenses publiques engagées dans l’urgence, il n’y a selon lui plus d’argent disponible pour financer une relance verte et la justice sociale.

L’urgence sociale

Si l’on suit le gouverneur, le « monde d’après » sera une copie conforme du « monde d’avant ». Ne lui faisons pas offense : le gouverneur a raison de souligner que si la consommation des ménages a baissé de 8 %, l’épargne a dans le même temps augmenté de 20 milliards d’euros. Mais, pour autant, s’agit-il des mêmes personnes et classes sociales ? Non, bien sûr, car 41 % des Belges n’ont plus d’argent à la fin du mois, selon le Baromètre de l’assureur NN. Comme cela ressort des études publiées par la Banque nationale elle-même, le chômage temporaire a touché 92 % des ménages dont les revenus sont inférieurs à 1.000 euros, contre seulement 18 % des ménages disposant de revenus supérieurs à 4.000 euros. La pandémie de Covid actuelle a entraîné en Belgique une chute des revenus de 30 % (!) pour les catégories les plus vulnérables, telles que les salariés contraints au chômage technique, les indépendants ou les jeunes. Les jeunes qui arrivent sur un marché du travail incertain, après une fin d’année chaotique, seront pénalisés pendant des années, d’après une étude de l’Université de Gand. Ces réalités sociales, que le gouverneur n’évoque pas, justifient à elles seules des mesures de relance fortes et ciblées sur les plus vulnérables.

La relance verte balayée

Par ailleurs, il balaie toute idée de relance verte, qui est pourtant prônée par nombre de ses collègues banquiers centraux, qui prient les gouvernements de financer des plans ambitieux. Une étude récente de l’AIE estime d’ailleurs qu’une telle relance verte centrée sur la transition énergétique pourrait créer 9 millions d’emplois. Mais le gouverneur ne veut quant à lui pas en entendre parler, au nom de la sacro-sainte rigueur budgétaire, la comparant à une personne qui se serait endettée pour couvrir ses frais médicaux (la période Covid-19) et qui voudrait s’endetter davantage pour refaire sa salle de bain… Sauf que ce qu’il appelle « refaire la salle de bain » consiste en réalité à prendre les mesures indispensables et urgentes pour que la Terre que nous empruntons à nos enfants reste habitable. Faut-il rappeler les températures actuelles en Sibérie ou l’évolution de la surface de l’Arctique, qui désarçonnent les climatologues les plus aguerris et qui justifient à elles seules l’urgence d’agir contre le dérèglement climatique ?

Un système insoutenable

Il serait à ce sujet utile que le gouverneur se préoccupe sérieusement des risques climatiques qui pèsent sur le système financier. Ce n’est pas pour rien que la BNB est membre du Réseau des banques centrales pour verdir le système financier, dont le but est de gérer ces risques, qui concernent notamment la dévalorisation des actifs « échoués », car liés aux énergies fossiles qui devraient être progressivement bannies pour atteindre la neutralité carbone. Mais il est regrettable que la BCE, dont il est membre du Conseil des gouverneurs, continue de se cacher derrière une prétendue neutralité monétaire pour financer les banques à taux négatif pour relancer l’économie, sans aucune distinction entre les activités soutenues. Or financer les banques et les entreprises sans prendre en compte leur empreinte carbone ou leur contribution à une résilience plus grande des territoires équivaut à restaurer un système insoutenable. Une telle politique a en outre pour effet d’exacerber les bulles financières et les inégalités. Le gouverneur ne peut ignorer ces risques environnementaux et financiers.

Le prétexte de la dette

S’il refuse de financer une relance verte, c’est parce qu’il s’inquiète que notre dette publique atteigne 120 % du PIB. Il ne peut pourtant ignorer que l’institution qu’il dirige détient plus de 20 % de cette dette, que la BCE a rachetée sur le marché secondaire depuis 2015, et que cette part est appelée à augmenter avec la crise actuelle. Il sait aussi que la BCE pourrait s’engager à conserver indéfiniment dans son bilan les dettes publiques qu’elle détient, et ainsi les convertir en une dette perpétuelle de facto non remboursable par les Etats. Qu’elle pourrait même annuler ces dettes en contrepartie d’investissements publics verts, ce qui permettrait aux Etats de financer le Green Deal sans augmenter leur dette – et ce sans léser personne, vu que cette dette a déjà été payée aux investisseurs lors de son rachat sur le marché secondaire.

Pour une société juste et durable

Aucune transition écologique ne pourra en outre réussir sans sécurité sociale, dotée de fondations solides et congruentes avec le modèle économique que nous déciderons d’installer. En 1945, la sécurité sociale belge a été conçue pour soutenir le modèle économique de l’après-guerre, et celui-ci l’a consolidée en retour pendant les Trente Glorieuses. C’est un écosystème analogue que nous devons aujourd’hui concevoir. Cela implique de prendre appui sur les faits pour guider les actions à mener, afin que les réponses à cette crise inédite permettent de construire une société juste et durable.


Signataires : Bernard Bayot, directeur de Financité ; Thierry Bodson, secrétaire général de la FGTB wallonne ; Edouard Delruelle, initiateur du Pacte social et écologique ; Ariane Estenne, présidente du MOC ; Michel Genet, directeur général de Médecins du Monde ; Greenpeace Belgique ; Michel Gevers, professeur émérite à l’UCLouvain ; Jean-Pascal Labille, secrétaire général de Solidaris ; Marc Lemaire, Coalition Kaya et co-initiateur du Plan SOPHIA ; Christine Mahy, secrétaire générale du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté ; Marie-Hélène Ska, secrétaire générale de la CSC ; Olivier Valentin, secrétaire national de la CGSLB ; Nicolas Van Nuffel, président de la Coalition Climat ; Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD-11.11.11.

Carte blanche publiée dans Le Soir le 1er juillet 2020.

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