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Un monde post-Covid encore plus inégalitaire

Arnaud Zacharie Arnaud Zacharie 9 mars 2021

Si les inégalités croissantes étaient un problème majeur avant la pandémie du coronavirus, cette dernière a pour effet de les aggraver dangereusement. C’est pourquoi la réduction des inégalités doit être au cœur de la reconstruction post-Covid.

Contrairement à la théorie fumeuse de l’effet de ruissellement, les richesses ne ruissellent pas jusqu’aux plus pauvres, mais se concentrent dans les mains des plus riches

Les conséquences négatives des inégalités ne sont pas seulement sociales. Elles sont également néfastes pour l’économie. Contrairement à la théorie fumeuse de l’effet de ruissellement, les richesses ne ruissellent pas jusqu’aux plus pauvres, mais se concentrent dans les mains des plus riches [1]. Ces inégalités croissantes alimentent l’excès d’épargne privée et l’insuffisance chronique de la demande globale qui mènent à la « stagnation séculaire » de l’économie mondiale [2]. Par conséquent, les objectifs de justice sociale et d’efficacité économique doivent être réconciliés.

Les inégalités sont également néfastes pour l’environnement, car elles incitent les plus riches à surexploiter les ressources environnementales, alors que les sociétés fondées sur la cohésion sociale et la gestion publique des biens communs réussissent au contraire à les exploiter plus durablement [3]. Les inégalités ont aussi un impact négatif sur la santé, et plus largement sur l’ensemble des indicateurs sociaux [4]. Elles ont enfin pour effet d’affaiblir la démocratie, en nourrissant le discours identitaire et social-xénophobe qui remet en cause les fondements de la démocratie libérale [5].

Les pandémies de ces deux dernières décennies ont renforcé durablement les inégalités, débouchant parfois sur des troubles sociaux

Or, si les inégalités croissantes étaient un problème majeur avant la pandémie du coronavirus Covid-19
Coronavirus
covid-19
coronavirus
, cette dernière a pour effet de les aggraver dangereusement. Les pandémies de ces deux dernières décennies ont renforcé durablement les inégalités, débouchant parfois sur des troubles sociaux [6]. Or la pandémie de Covid-19 a un impact beaucoup plus important sur l’économie mondiale que les pandémies précédentes.

La hausse des inégalités domestiques

Les inégalités ont augmenté au sein de la majorité des pays depuis les années 1980. En créant des gagnants et des perdants parmi les secteurs économiques et les catégories sociales, la crise du coronavirus a pour effet de les exacerber. La pandémie a en effet pour conséquence de réduire de manière disproportionnée les revenus des travailleurs peu qualifiés, des jeunes et des femmes, ainsi que des travailleurs du secteur informel qui représentent la majorité des travailleurs dans les pays en développement [7].

Face aux mesures de confinement, les travailleurs les plus qualifiés peuvent plus facilement travailler à domicile, contrairement aux travailleurs moins qualifiés qui risquent donc de perdre une partie de leurs revenus, voire leur emploi. La pandémie incite par ailleurs les entreprises à accélérer l’automatisation des tâches routinières, ce qui affecte en particulier les travailleurs moins qualifiés et les femmes, dont les emplois sont davantage menacés d’être remplacés par des robots [8].

La politique monétaire expansive des banques centrales, si elle a pour effet positif d’éviter une crise de la dette dévastatrice, a pour effet négatif d’aggraver les inégalités de patrimoine

La politique monétaire expansive des banques centrales, si elle a pour effet positif d’éviter une crise de la dette dévastatrice, a pour effet négatif d’aggraver les inégalités de patrimoine. Les liquidités injectées via le secteur financier sont en partie investies sur les marchés boursiers et immobiliers. Par conséquent, elles ont pour effet de former des bulles financières et immobilières qui profitent aux plus riches qui détiennent ces actifs [9]. A l’opposé, le prix du logement augmente pour ceux qui n’en possèdent pas. L’argent facile est par ailleurs propice aux opérations risquées et à la formation de bulles spéculatives qui peuvent déboucher à terme sur des crises financières – qui à leur tour aggravent les inégalités [10].

La hausse des inégalités Nord-Sud

La crise du coronavirus, qui provoque une hausse sans précédent de l’extrême pauvreté dans le monde, risque également d’augmenter les inégalités internationales entre les pays riches et pauvres.

Après deux siècles de croissance quasi ininterrompue, les inégalités Nord-Sud avaient diminué depuis la fin du XXe siècle – essentiellement suite à la croissance exceptionnelle enregistrée en Chine et dans une moindre mesure en Inde et dans les autres pays émergents asiatiques [11]. Cela avait en outre permis qu’un milliard de personnes (dont plus des deux tiers en Chine) sortent de l’extrême pauvreté (dont le seuil est fixé à 1,90 dollar par jour).

La crise du coronavirus a toutefois brutalement annulé plusieurs années de progrès en matière d’inégalités Nord-Sud

La crise du coronavirus a toutefois brutalement annulé plusieurs années de progrès en la matière. Le nombre de personnes supplémentaires ayant basculé dans l’extrême pauvreté en 2020 est estimé à près de 120 millions – en majorité en Asie du Sud et en Afrique subsaharienne. En 2021, ce nombre devrait augmenter de 143 à 163 millions de personnes [12].

La pandémie a en outre affecté les différentes économies à des degrés divers. La Chine est ainsi la seule économie du G20 à avoir évité une croissance négative en 2020. La crise a dès lors pour effet d’accélérer la convergence économique de la Chine avec les pays riches. Parmi ces derniers, les pertes économiques enregistrées en 2020 sont plus importantes dans la zone euro (-7,2%) qu’aux Etats-Unis (-3,4%).

Les pertes économiques attendues par rapport aux prévisions d’avant la pandémie sont nettement plus élevées dans les pays en développement

Certes, les pays où la pandémie a provoqué le plus de morts sont généralement ceux qui ont subi les plus importantes pertes économiques en 2020. Par conséquent, la baisse du revenu par habitant à court terme a généralement été plus importante dans les pays développés (-4,9%) que dans les pays en développement (-2,4%) – à l’exception notoire de l’Amérique latine (-7,4%) et de pays comme l’Inde (-8%) ou l’Afrique du Sud (-7,5%) [13]. Toutefois, les pertes économiques attendues par rapport aux prévisions d’avant la pandémie sont nettement plus élevées dans les pays en développement. C’est pourquoi le FMI craint que les progrès enregistrés depuis dix ans en matière de convergence soient balayés par la crise du coronavirus [14].

Les pays en développement ont par ailleurs moins de marge de manœuvre budgétaire pour financer des plans de relance contra-cycliques. Alors que les soutiens budgétaires envisagés par les pays développés s’élèvent à 22,6% du PIB, ils ne représentent que 6,2% dans les pays en développement – et même parmi eux seulement 2,4% dans les pays en développement à faible revenu [15]. Par conséquent, les économies en développement devraient se redresser plus lentement que les économies développées, avec pour effet d’accroître les inégalités Nord-Sud. Il est également à craindre que la crise incite les pays riches à réduire leur aide au développement coopération au développement
aide publique au développement
aide au développement
aux pays pauvres [16].

En outre, la convergence plus rapide de la Chine aggrave paradoxalement les inégalités internationales [17]. En effet, à force de se développer, la Chine n’est plus un pays pauvre : 4,4 milliards de personnes sur 7,8 milliards d’êtres humains vivent désormais avec un revenu par habitant inférieur à celui de la Chine, contre seulement 2 milliards ayant un revenu supérieur au niveau chinois [18]. Par conséquent, la croissance de la Chine a désormais pour effet d’augmenter, plutôt que réduire, les inégalités entre les pays riches et les pays pauvres. C’est pourquoi les inégalités entre pays pondérés par le poids de leur population ont augmenté en 2020 par rapport à 2019. La Chine ne pourra en outre plus contribuer à la baisse de l’extrême pauvreté, puisqu’elle l’a officiellement éradiquée.

Financer l’Etat social-écologique

Sans politiques publiques adéquates, le monde d’après-coronavirus s’annonce encore plus inégalitaire qu’il n’était avant l’arrivée de la pandémie. Ces inégalités croissantes risquent d’exacerber la stagnation séculaire, la destruction des écosystèmes et la récession démocratique qui ébranlaient déjà le « monde d’avant ». La question des capacités de résistance des systèmes démocratiques à la crise sociale et politique résultant de la hausse croissante des inégalités est posée.

La réduction des inégalités et de la pauvreté doit être au cœur de la reconstruction post-Covid

C’est pourquoi la réduction des inégalités et de la pauvreté doit être au cœur de la reconstruction post-Covid. D’une part, un nouveau pacte fiscal, fondé sur la justice fiscale justice fiscale
Justice fiscale
Justice Fiscale
, doit garantir le financement de la santé publique, de la protection sociale, de l’emploi et du travail décent. D’autre part, les gouvernements doivent définitivement tourner le dos à l’austérité et au contraire investir dans la transition écologique et sociale, afin de faire de cette crise une opportunité de reconstruire l’économie mondiale sur des bases plus justes et durables [19]. Enfin, la coopération multilatérale doit être refondée pour répondre efficacement aux enjeux mondiaux, tels que les pandémies, le climat, l’instabilité financière ou l’évasion fiscale, afin d’être en mesure de concrétiser l’agenda des Objectifs de développement durable des Nations Unies à l’horizon 2030.

En bref et en image

Comment la crise sanitaire accroît les inégalités.

CNCD-11.11.11

https://youtu.be/BFqfTFGAY5Y

Décryptage d’Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD-11.11.11

[1E. Dabla-Norris, K. Kochhar, N. Suphaphiphat, F. Ricka et E. Tsounta, « Causes and Consequences of Income Inequality : A Global Perspective », IMF, 15 June 2015.

[2M.-H. Duprat, « COVID-19 et stagnation séculaire », Risk & Opportunities n°14, Société Générale, janvier 2021.

[3E. Ostrom, Governing the Commons : The Evolution of Institutions for Collective Action, Cambridge University Press, 1990.

[4R. Wilkinson et K. Pickett, Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous, Les petits matins, 2013.

[5A. Zacharie, Mondialisation et national-populisme. La nouvelle grande transformation, LBDE/La Muette, 2020.

[6D. Furceri, P. Loungani, J. D. Ostry et P. Pizzuto, « Will Covid-19 affect inequality ? Evidence from past pandemics », in CEPR, Covid Economics. Vetted and real-time papers, n°12, 1 mai 2020.

[7G. Cugat et F. Narita, « How COVID-19 will increase inequality in emerging markets and developing economies », FMI, 29 octobre 2020.

[8M. Anota, « Avec la pandémie, les travailleurs doivent-ils craindre de voir arriver une vague de robots ? », Alternatives Economiques, 16 janvier 2021.

[9P. Artus, « Politique monétaire expansionniste et inégalités », Flash Economie n°65, Natixis, 27 janvier 2021.

[10T. Adrian et F. Natalucci, « Weak Spots in Global Financial System Could Amplify Shocks », IMF Blog, 10 avril 2019.

[11A. Zacharie et S. Wintgens (dir.), Le décentrage du monde. L’impact des émergents sur la gouvernance mondiale, Editions Le Bord de l’Eau/La Muette, 2018.

[12C. Lakner, N. Yonzan, D. Gerszon Mahler, R. Andres Castaneda Aguilar et H. Wu, « Actualisation des estimations de l’impact de la pandémie de COVID-19 sur la pauvreté : retour sur 2020 et perspectives pour 2021 », Banque mondiale, 11 janvier 2021.

[13A. Deaton, « COVID-19 and global inequality », NBER, janvier 2021.

[14G. Gopinath, « La course est lancée entre les vaccins et le virus, alors que les rythmes de reprise divergent », FMI, 26 janvier 2021.

[15C. P. Chandraekhar et J. Ghosh, « Prepare for a surge in global inequality », Real-World Economics Review Blog, 17 janvier 2021.

[16P. K. Goldberg, « The problem with the COVID convergence », Project Syndicate, 28 janvier 2020.

[17M. Anota, « La pandémie et les inégalités mondiales », D’un champ l’autre, 24 janvier 2021.

[18A. Dayton, op. cit., p. 14.

[19A. Zacharie, La transition écologique et sociale. Pour une prospérité soutenable et partagée, Liberté j’écris ton nom, 2020.

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