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Peste VS choléra ?

Venezuela, la prophétie autoréalisatrice

Frédéric Lévêque Frédéric Lévêque
11 mars 2019

Depuis le 23 janvier, le Venezuela a deux présidents, Nicolás Maduro et Juan Guaidó. Le premier dénonce une tentative de coup d’État. Le second une usurpation de fonction. L’un cherche à conserver le pouvoir effectif malgré une légitimité électorale mise en cause. L’autre, tel « un président en exil dans son propre pays », selon les termes de Tomas Straka, le revendique par la pression internationale sur la base d’une interprétation très large de la Constitution. Entre les partisans des deux camps, prises de position et débats sans fin teintés de mauvaise foi pullulent.

« Imaginez que dans la crise des gilets jaunes, la Russie et la Chine décident de ne plus reconnaître Emmanuel Macron parce qu’il n’a été élu qu’avec 18 % des voix et un peu plus au deuxième tour. Imaginez que ces mêmes pays (…) reconnaissent Jean-Luc Mélenchon ou Marine Le Pen comme le président légitime de la République française. Imaginez que les avoirs de la République soient gelés dans ces pays. Imaginez que ces mêmes pays fassent des menaces militaires contre la France (…) Comment appelleriez-vous cela ? », demande un militant pro-Maduro aux téléspectateurs d’Interdit d’interdire sur RT France. A gauche, pour bon nombre d’amateurs d’analogies bancales et de visions campistes [1] du monde contemporain, les derniers soubresauts du conflit vénézuélien sont l’opportunité de diffuser un récit simplificateur des événements que l’on peut résumer ainsi :

Un « président fantoche » adoubé par Washington tente de renverser ouvertement un gouvernement sud-américain victime d’une guerre économique et cible d’une campagne médiatique visant à faire croire au monde que le Venezuela souffre d’une crise humanitaire. Et ce pour s’emparer de son pétrole.

L’analogie est une formule qui convient parfaitement au manichéisme, et, comme l’écrit l’éditorialiste cubain Rafael Rojas, « les récits manichéens partagent une déformation de l’histoire de la crise vénézuélienne  ».

Terre de contrastes et de putschs

Au Venezuela, on est tous le putschiste de quelqu’un. Hugo Chávez le premier, puisqu’il s’est fait connaître en 1992 par un coup d’État (manqué). L’opposition également, dix ans plus tard, qui le renversa brièvement. Mais il ne faut pas remonter bien loin pour retrouver la genèse de l’épisode actuel. Durant plus d’une décennie, le chavisme d’État a exercé une hégémonie presque totale sur l’ensemble des pouvoirs publics, mais la gabegie économique, la disparition de Hugo Chávez en 2013 et la chute des prix du pétrole fin 2014 ont ouvert la voie au retour de l’opposition qui, en décembre 2015, a remporté deux tiers des sièges de l’Assemblée nationale. En position de minorité, le gouvernement décida alors de faire primer son maintien au pouvoir sur toute autre considération. En économie comme en politique, la logique de la survie à court terme s’est imposée, au risque de plomber l’avenir. Ainsi, en 2016, le gouvernement proclama l’état d’urgence et décida de gouverner par décret, mit l’Assemblée nationale hors jeu et suspendit un référendum révocatoire qu’entendait convoquer l’opposition pour démettre le président. À la fin de la même année, alors que la crise économique s’approfondissait, le pouvoir décida de reporter les élections régionales, « la priorité n’étant pas de faire des élections  », osa affirmer le président Maduro.
Amateurs d’analogies simplistes : imaginez ce que dirait un Mélenchon si Macron décidait de reporter un scrutin à sa propre convenance.

À chaque progrès de l’opposition, le régime a répondu par une fuite en avant autoritaire, violant la Constitution que Chávez avait fait adopter en 1999 et que défend désormais opportunément l’opposition qui l’a piétinée par le passé. Une Constitution que le pouvoir a fait mine de vouloir modifier en 2017 en faisant élire selon un mode de scrutin taillé sur mesure une Assemblée constituante qui remplace de facto l’Assemblée nationale. Et c’est cette même Assemblée nationale qui est justement aujourd’hui la seule institution reconnue comme légitime par une cinquantaine de gouvernements, dont celui de la France et des États- Unis, qui reconnaissent Juan Guaidó comme président intérimaire.

Dès les débuts de la révolution bolivarienne (1999), le chavisme a été contesté et critiqué, mais jamais les accusations n’avaient pu remettre en question sa légitimité électorale, doublée d’une légitimité sociale engrangée par la réduction des inégalités et de la pauvreté. Cette époque est maintenant révolue. Même la Fondation Carter, du nom du l’ancien président des États-Unis, qui avait qualifié en 2012 le système électoral de « meilleur du monde » a protesté récemment contre l’exploitation à outrance de ce compliment par le gouvernement en soulignant son « ingérence dans les récents processus électoraux ».

C’est justement cette perte progressive de légitimité couplée à une crise économique sans précédent qui a ouvert la voie à l’actuelle offensive internationale, sur laquelle repose le défi lancé par Juan Guaidó à Nicolás Maduro. Ne disposant pas du contrôle de l’appareil d’État, l’opposition s’appuie sur la « communauté internationale ». Mais ce soutien est à la fois la force et la faiblesse de son mouvement de pièces sur l’échiquier vénézuélien. L’intervention étrangère est grossière et certainement illégale au regard du droit international. Cette totale syntonie de l’opposition, ou du moins d’une partie d’entre elle, avec une administration Trump dont la sincérité démocratique ne dupe pas grand monde alimente le discours du gouvernement.

Comme l’explique Carlos Vecchio, le représentant de Juan Guaidó à Washington, les adversaires de Nicolás Maduro ont profité de l’occasion offerte par la date du 10 janvier que le ministre des Affaires étrangères espagnol avait résumé en ces termes : « Jusqu’au 10 janvier, Maduro a la légitimité des urnes pour lui, mais ce mandat expire le 10 janvier, commence alors un mandat basé sur une élection que nous ne reconnaissons pas ». Depuis des semaines, cette échéance était de toutes les conversations, du moins dans les salons diplomatiques de l’hémisphère ou sur la toile, dans le petit monde cloisonné de l’opposition sur Twitter. Maduro devait être investi pour un second mandat non reconnu par une quarantaine de pays. En cause : l’élection présidentielle du 20 mai 2018, avancée par le gouvernement suite à l’échec des pourparlers entre les deux camps. L’écosystème de cette joute électorale avait été d’emblée rejeté par l’opposition qui avait décidé majoritairement de boycotter le scrutin - un choix tactique contestable ! - avant que l’élection ne délivre son résultat connu d’avance au vu de sa propre division et de l’exclusion de partis et candidats.

Pour le chercheur vénézuélien Jeudiel Martinez, « ce qui est en train de se passer est, en un sens, bien pire [qu’une intervention classique], dans la mesure où cet effet d’aubaine pour les États-Unis a été causé par l’extraordinaire échec du chavisme  ». Les États-Unis saisissent une opportunité, à faible coût, de faire d’une pierre… deux, trois, quatre, cinq coups dans leur pré carré hémisphérique – et notamment faire mal à Cuba au travers de son indéfectible allié et freiner les influences chinoise et russe qui ont jeté leur dévolu sur l’industrie extractive vénézuélienne. Les astres se sont alignés pour reprendre l’expression d’un acteur de l’opération cité par El País : le remaniement du gouvernement Trump où des faucons ont remplacé des modérés et où l’anticastrisme a la main sur la politique latino-américaine, le lobbying intensif des leaders d’opposition en exil, la droitisation des poids lourds du continent, la pression migratoire sur ces mêmes pays, les nombreux signes de malaises au sein des forces armées - qui ont conduit l’an dernier plus de 150 militaires derrière les barreaux et des plus de 4 000 gardes nationaux à déserter leur caserne. Un « effet d’aubaine » pour en finir avec une espérance devenue un désastreux boulet pour la gauche latino-américaine, convertissant Maduro en croque-mitaine des droites des pays voisins.

Si les États-Unis manoeuvrent au point de faire de l’ombre à Guaidó, ils ne sont pas seuls. La volonté du Groupe de Lima, composé de 14 pays américains, d’accentuer la pression a été déterminante. Pour eux, directement touchés par l’internationalisation de la crise économique vénézuélienne au travers des migrants qui fuient massivement le pays, le gouvernement de Nicolás Maduro, à la tête d’un « État failli », est source d’un déséquilibre géopolitique régional. La déliquescence de son système de santé constituant même, en raison d’une recrudescence de plusieurs maladies, un risque épidémiologique continental, selon une étude à paraître dans le magazine scientifique de référence The Lancet.

Faire tomber le château de cartes

Dans l’interminable jeu d’échec vénézuélien, l’autoproclamation de Juan Guaidó comme président intérimaire le 23 janvier en a surpris plus d’un et confirme qu’il vaut mieux ne pas s’aventurer à faire des pronostics. Dans un premier temps, le plan a semblé parfaitement fonctionné - un crochet du droit et de droite au très résiliant gouvernement de Nicolas Maduro qui a été envoyé dans les cordes - , mais il peine à donner les résultats escomptés.

Juan Guaidó s’est drapé d’une légitimité populaire en prêtant serment au terme d’une semaine d’intenses mobilisations qui ont débordé dans les quartiers populaires et culminées lors d’une marche massive, un 23 janvier, la date anniversaire du renversement en 1958 de la dernière dictature militaire du pays par une alliance civile et militaire. Son discours apaisant, de réconciliation, et son ouverture envers le « peuple chaviste » contraste avec l’agressivité des gens qui manœuvrent le dossier à Washington ou avec la vulgarité des gouvernants à Caracas. Pour faire s’effondrer le château de cartes bolivarien, les « assaillants » manient la carotte (amnistie) et le bâton (sanctions). D’abord en draguant les militaires, dans l’espoir d’une mutinerie de la troupe en souffrance et pour faire basculer des figures importantes du haut-commandement parmi les 2 000 généraux de l’armée vénézuélienne (le double des États-Unis !). Ceux-là mêmes qui – les mains dans l’extraction de ressources naturelles, le trafic de drogues, la contrebande, impliqués dans la répression ou la fuite de capitaux –, constituent le principal pilier du régime.

La grande offensive des opposants a pris la forme d’une aide humanitaire internationale odieusement instrumentalisée à des fins politiques, à l’image de ce que fait le gouvernement avec l’aide alimentaire distribuée dans les quartiers populaires pour entretenir sa clientèle de citoyens devenus dépendants des aumônes de l’État.

La menace impérialiste tant de fois dénoncée pour exiger loyauté et faire taire la critique est aujourd’hui très concrète avec les menaces militaires de Washington. Un genre de prophétie autoréalisatrice en quelque sorte. « Qui, mieux que Donald Trump le ’va-t- en-guerre’, pour dédouaner Nicolás Maduro de toute responsabilité dans la débâcle économique ?  », écrivait déjà en 2017 Jean-Baptiste Mouttet pour Mediapart.

Dans une lettre imaginaire que Salvador Allende aurait pu envoyer à son homologue Nicolás Maduro, l’écrivain et ancien conseiller du président chilien, Ariel Dorfman, rappelle dans The Nation les parallèles et les différences entre les deux hommes et les deux situations :

« Ce n’est pas seulement la souffrance du peuple vénézuélien que j’espère que vous pourrez éviter, mais quelque chose d’important pour tous les Latino- Américains. S’il est vrai que certains de vos problèmes sont dus aux actions des États-Unis, qui ont boycotté et subverti votre économie comme ils l’ont fait pour la nôtre, et ont provoqué un coup d’État contre votre prédécesseur, Hugo Chávez, je suis particulièrement préoccupé par la manière irresponsable dont vous avez mal dirigé votre pays, qui fait un tort incommensurable aux forces progressistes sur le reste du continent.  »

Allende fait aujourd’hui partie du panthéon des martyres de la gauche internationale, entre Che Guevara et Jean Jaurés. Maduro n’y entrera jamais mais pourrait jouer un fier service à la gauche et à la survie de son mouvement s’il prenait sérieusement, sans arrière-pensée, les offres de dialogue et les propositions d’apaiser le conflit par la voie électorale. Si la menace militaire états-unienne n’est pas qu’un coup de bluff, il gagnerait au moins partiellement la bataille de la communication en quittant honorablement la scène.

Tags: Venezuela

[1Le campisme est, principalement dans la gauche anti-impérialiste, une vision binaire héritée de la guerre froide qui conduit à défendre des régimes dictatoriaux sous prétexte d’anti-américanisme.

Cet article a été publié dans une version plus courte dans le mensuel français CQFD le 1er mars 2019 et en version longue le même jour sur barril.info..

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