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Dans 25 ans, un monde sans carbone et sans pauvreté ?

L’avènement d’une société juste et durable passera par la transformation écologique et sociale de l’économie mondiale

Arnaud Zacharie Arnaud Zacharie 19 septembre 2021

Pour ses 25 ans, le magazine Imagine Demain Le Monde a demandé à ses chroniqueurs d’imaginer le monde dans 25 ans. Dans sa chronique, Arnaud Zacharie détaille les politiques à mettre en œuvre pour sortir du carbone et de la pauvreté en un quart de siècle.

Instaurer un modèle de développement zéro carbone et sobre en ressources naturelles implique d’opérer une conversion écologique des secteurs de l’énergie, de l’agriculture, de l’industrie, du bâtiment et du transport. Une telle transformation implique une conversion complète des modes de production et de consommation dans une approche de transition juste, car « aucune politique ne parviendra à lutter efficacement contre le changement climatique si l’on ne place pas au cœur de la réflexion la question de la justice sociale et fiscale » [1], comme le rappelle l’économiste Thomas Piketty. Le défi des vingt-cinq prochaines années consiste ainsi à sortir à la fois des énergies fossiles et de la pauvreté. Cela implique d’entamer sans attendre une transformation écologique et sociale de l’économie mondiale [2].

La transition écologique

La transition énergétique est l’enjeu le plus décisif de la reconstruction écologique. En effet, la combustion des énergies fossiles représente 80 % des émissions de CO2 et les deux tiers des émissions mondiales de gaz à effet de serre d’origine humaine [3]. Par conséquent, sortir des combustibles fossiles permettrait de résoudre une bonne partie de l’équation climatique. Cela implique d’agir aussi bien au niveau de la production que de la consommation d’énergie, mais c’est la généralisation progressive de la production d’énergies renouvelables qui offre le plus grand potentiel pour opérer une transition rapide.

La transition énergétique pourrait avoir des effets bénéfiques pour l’économie et l’emploi, et permettrait de sortir de la crise actuelle par le haut, en affrontant le double défi du changement climatique et du chômage. Dans l’Union européenne, une telle transformation permettrait à la fois de réduire les émissions de CO et d’augmenter l’emploi, grâce aux investissements dans l’efficacité énergétique et la production d’énergie renouvelable. La Belgique est le pays où la création d’emplois serait la plus importante en Europe [4].

La reconstruction post-Covid impose également de changer de modèle agricole, au profit de l’agro-écologie, qui consiste à s’adapter aux écosystèmes en privilégiant les techniques les plus intensives à l’hectare et les moins coûteuses d’un point de vue économique et environnemental. En utilisant le potentiel des différents écosystèmes, elle permet des rendements élevés sans utilisation d’engrais chimiques, de pesticides, de produits de synthèse ou d’énergie fossile. Plus intensive en travail et moins dépendante des intrants industriels, elle permet d’augmenter l’offre d’emploi et de réduire l’endettement des producteurs. Par conséquent, un tel modèle permettrait à la fois de respecter l’environnement, de créer des emplois, de nourrir la population mondiale et d’améliorer la santé publique [5].

La reconstruction écologique doit représenter le cœur des politiques industrielles, en stimulant la recherche, l’innovation et les investissements dans les filières et les paradigmes économiques durables. L’enjeu consiste à développer un système productif réduisant progressivement à néant l’exploitation des ressources non renouvelables. L’économie circulaire a ainsi pour but de rendre les ressources utilisées pour la fabrication des biens industriels aisément recyclables. Le « cradle to cradle » va plus loin en considérant le déchet comme une ressource, ce qui implique de concevoir des produits biodégradables ou entièrement réutilisables et non polluants, afin de pouvoir « recycler à l’infini » [6].

La transition écologique vise par ailleurs à garantir des modes de vie durables, à travers l’aménagement des territoires, l’organisation des villes, le logement et la mobilité. Cela implique de mettre fin à l’étalage urbain et de privilégier la réhabilitation de villes aux coeurs recentrés, assez denses pour favoriser les économies d’énergie et la mobilité durable.

La transition juste

Une transition juste signifie non seulement qu’elle doit reposer sur la concertation sociale conformément aux Principes directeurs pour une transition juste de l’OIT [7], mais aussi qu’elle doit renforcer les systèmes de protection sociale, la justice fiscale justice fiscale
Justice fiscale
Justice Fiscale
et le travail décent dans chacun des pays, afin de sortir simultanément des énergies fossiles et de la pauvreté.

Premièrement, la protection sociale représente un instrument particulièrement adapté au défi de la transition écologique et sociale. Or les trois quarts de l’humanité n’y ont pas accès [8]. Plutôt que chercher à la démanteler dans les pays où elle a fait ses preuves, les gouvernements devraient chercher à la mondialiser. La création d’une nouvelle branche de la sécurité sociale, centrée sur la vulnérabilité écologique des populations exposées aux risques environnementaux, permettrait d’encastrer la question environnementale dans les politiques sociales – et ainsi d’envisager « la transition de l’écologie qui accuse à l’écologie qui protège » [9]. La création d’un Fonds mondial pour la protection sociale favoriserait en outre sa diffusion dans les pays les plus pauvres [10].

Deuxièmement, la justice fiscale et la lutte contre l’évasion fiscale permettraient de réduire les inégalités et de mobiliser des recettes supplémentaires pour financer la transition. Au niveau international, l’enjeu consiste à concrétiser les négociations visant à instaurer un taux d’impôt minimum mondial sur les profits des multinationales, pour enrayer la course au moins-disant fiscal, et une taxation unitaire de ces profits des multinationales répartis dans les pays où les activités ont lieu, afin de mettre fin au transfert des profits dans les paradis fiscaux pour éviter l’impôt. Au niveau européen, le financement du plan post-Covid « Next Generation » nécessite de mobiliser des ressources européennes propres pour ne plus dépendre des contributions des Etats membres, dont une taxe sur les transactions financières Taxe sur les transactions financières et sur les émissions de carbone. Au niveau belge, il s’agit d’adopter une réforme fiscale visant à taxer de manière équitable tous les types de revenus des personnes physiques, en les imposant de manière plus progressive, en exonérant les plus bas revenus et en adoptant un impôt progressif sur les revenus du patrimoine.

Troisièmement, un Green New Deal planétaire encastré dans les politiques sociales implique de « mondialiser le travail décent », afin de garantir à tous les citoyens un emploi suffisamment rémunéré et respectueux des normes fondamentales de l’OIT. La réduction des inégalités ne doit par ailleurs pas s’envisager uniquement après impôts et transferts sociaux, mais aussi avant ces mécanismes de redistribution. Cela implique notamment de renforcer la démocratie économique, de garantir l’emploi décent dans les secteurs de la transition et d’instaurer un salaire minimum dans chacun des pays, afin de lutter contre le dumping social et le phénomène des « travailleurs pauvres ». Enfin, si les pays industrialisés du Nord, qui sont les principaux responsables historiques de la crise climatique, ont un rôle majeur à jouer, la transition ne pourra s’opérer efficacement sans la participation des pays émergents du Sud, appelés à concentrer la majorité de la croissance des émissions de gaz à effet de serre au cours des prochaines décennies. Le Nord n’a pas les moyens de régler seul l’enjeu de la stabilité environnementale et doit donc s’accorder avec le Sud sur une répartition équitable des efforts. Il est donc indispensable de renforcer la coopération Nord-Sud et de mettre la justice climatique Justice climatique au cœur de la transition mondiale. Les pays riches doivent dans ce cadre mobiliser les financements nécessaires pour les pays les plus pauvres qui n’ont ni les technologies ni les moyens financiers pour investir dans l’atténuation des émissions de gaz à effet de serre et l’adaptation au changement climatique, dont ils sont pourtant les principales victimes.

[1Capital et idéologie, T. Piketty, Seuil, 2019, p. 779.

[2La transition écologique et sociale. Pour une prospérité soutenable et partagée, A. Zacharie, Liberté j’écris ton nom, 2020.

[3Deux degrés, E. Zaccai, Les Presses SciencesPo, 2019, p. 44.

[4Eurofound, « Future of manufacturing. Energy scenario : Employment implications of the Paris Climate Agreement », Research Report, Publications of the European Union, 2019.

[5L’agroécologie peut nous sauver, M. Dufumier et O. Le Naire, Actes Sud, 2019.

[6Cradle to Cradle. Créer et recycler à l’infini, W. Mc Donough et M. Braungart, Manifesto, 2011.

[7OIT, « Principes directeurs pour une transition juste vers des économies et des sociétés écologiquement durables pour tous », 2015.

[8ILO, « World of Work Report 2014 : Developing with Jobs », ILO Research Department, 2014.

[9E. Laurent, Le bel avenir de l’Etat-providence, LLL, 2014, p. 152.

[10O. De Schutter, « Fonds mondial pour la protection sociale : la solidarité internationale au service de l’élimination de la pauvreté », Rapport au Conseil des droits de l’homme, Assemblée générale des Nations Unies, 22 avril 2021.

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