Pour un accueil digne et durable de toutes les personnes exilées !

 (Crédit : Chris Pelzer / HCR
Crédit : Chris Pelzer / HCR

Il n’est pas loin le temps où les citoyennes et citoyens actifs dans la campagne Commune hospitalière (2017) [1] étaient raillés et restreints dans leurs actions de solidarité en faveur de l’accueil des personnes migrantes peu importe leur statut. Cela, faute d’un soutien financier et logistique du gouvernement fédéral dus à une orientation restrictive de la politique migratoire.

Il n’est pas loin le temps où les hébergeuses et hébergeurs de personnes exilées (notamment dites migrantes en transit) étaient criminalisé·e·s et accusé|e·s de participer au trafic des êtres humains (2018) [2]. Le Secrétaire d’Etat Sammy Mahdi, n’avait-il pas au début de son mandat (2020) [3], tenté de remettre sur la table du gouvernement un projet 2.0 de « visites domiciliaires » !

Et puis, il y eu ce 24 février 2022 : jour sombre où la Russie a envahi l’Ukraine provoquant des migrations forcées aux frontières de l’Europe et donc belge. Aujourd’hui, près de quatre millions de personnes ont dû quitter l’Ukraine. S’en suivit, quelques jours plus tard, la décision européenne à l’unanimité d’activer, pour la première fois depuis sa création (2001), la Directive temporaire européenne qui facilite l’entrée sur le territoire et l’organisation de l’accueil des personnes exilées en Europe ; mais attention, à l’adresse exclusive des personnes ressortissantes d’Ukraine.

Le temps où l’approche restrictive de l’accueil des personnes exilées et de leur possibilité d’accéder à un permis de séjour en Belgique serait-il révolu ? Rien n’est moins sûr.

Il va de soi que la facilitation de l’accueil des personnes qui fuient les violences dont elles sont les victimes est à saluer. Il n’y a pas de polémique à ce sujet. On aime à penser que cette décision n’est que la prémisse d’un changement de paradigme des politiques migratoires européennes et belges abandonnant le rejet comme boussole au profit de la solidarité et de l’accueil.

  (Crédit © Alexandre Penasse )
© Alexandre Penasse

On apprécie également la demande explicite de nos autorités politiques d’accueillir des exilé·e·s par les citoyen·ne·s et la reconnaissance de la pertinence des objectifs promus dans la campagne « Rendons notre Commune hospitalière » : « Oui, hébergeurs et hébergeuses solidaires, nous avions raison, en partenariat avec les autorités locales et avec l’appui du fédéral, nous avons un rôle clé à jouer dans la mise en œuvre d’un accueil inclusif, respectueux et solidaire au bénéfice des personnes exilées ».

Toutes positives qu’elles soient, ces décisions inattendues, ont pourtant suscité, dès leur mise en œuvre, un sentiment partagé de malaise chez les personnes accueillantes et chez les personnes exilées non ukrainiennes

En effet, pourquoi activer cette directive seulement maintenant et pas en 2015 lors de l’arrivée de nombreux Syriens ou en 2021 lors de la prise de pouvoir des Talibans en Afghanistan, pourquoi cet accueil sélectif, pourquoi cet encouragement soudain des autorités politiques pour un modèle d’accueil citoyen et local, pourquoi ne pas permettre aux personnes sans papier (qui sont les exilé·e·s d’hier et comme le seront peut-être les personnes originaires d’Ukraine une fois leur protection temporaire terminée) d’obtenir enfin un permis de séjour, pourquoi l’UE et la Belgique permettent-elles et encouragent-elles ce qu’elles ont depuis des décennies toujours présentés comme impossible et non adéquat ?

Les mots et sentiments se bousculent dans les cœurs et les têtes des personnes accueillantes et des personnes exilées : mélange d’espoir, d’injustice, de dégoût face au racisme d’état [4], d’inquiétude et tant d’autres. L’espoir vient de la brèche qui s’est ouverte via la mise en œuvre d’un mécanisme tant attendu par la société civile, d’accueil solidaire d’urgence (Directive temporaire 2001). Les sentiments d’injustice et de dégoût résultent de la sélection entre les personnes exilées effectuée à nos frontières. Ce tri par essence discriminatoire s’effectue selon des critères liés au pays d’origine, à la couleur de peau, la culture, la religion, le genre voir la classe sociale. Ce sentiment de « deux poids, deux mesures » crée de l’inquiétude également car outre la discrimination (qui viole le droit international et les droits fondamentaux et doit être par conséquence condamnée et prendre fin). Ce que les Etats octroient à juste titre, aujourd’hui, aux nouveaux venus d’Ukraine, ne va-t-il par réduire encore d’avantage, par vase communiquant, ce que l’Etat avait déjà du mal à octroyer aux autres personnes exilées. Il suffit de voir les files interminables devant le centre d’accueil du Petit château à Bruxelles et le découragement, faute de moyens disponibles, du personnel de FEDASIL.

Ce renforcement de la catégorisation entre « bon·n·e réfugié·e » et « mauvais·e migrant·e » ne va-t-il pas renforcer et légitimer le climat dominant de xénophobie et de racisme dans nos sociétés européennes ?

Car, il n’y a pas qu’en Ukraine que les étudiant·e·s africain·e·s sont bloqué·e·s aux frontières européennes, ils et elles le sont déjà à nos frontières comme ce fut le cas, à plusieurs reprises, à l’aéroport de Zaventem.

Action des sans papiers à Bruxelles le 20 avril 2020.  (Crédit © Benoît Doppagne, Belga. )
© Benoît Doppagne, Belga.

Cette situation nous amène à penser, nous citoyennes et citoyens, membres actifs de la campagne « Rendons notre commune hospitalière », que cette situation résulte avant tout de choix et de volonté politique.

Pour cela, nous demandons dès lors à nos autorités (aux niveaux local, national et européen) de cesser ce tri discriminatoire et raciste à nos frontières et d’organiser dès à présent et de façon durable un accueil structurel, en quantité et en qualité conséquentes, à toutes les personnes quelles que soient l’origine, la nationalité, la couleur de la peau, la religion, la classe et le statut. Nous rappelons également que l’accueil de personnes exilées ayant subi des situations d’exil violentes nécessite un encadrement approprié et ne peut se faire dans l’improvisation, l’amateurisme et sans professionnalisme. Ces mêmes responsables politiques pourront ainsi compter sur l’engagement, sans faille, des citoyennes et citoyens solidaires en exigeant que celui-ci soit définitivement reconnu, valorisé, soutenu et encadré comme il se doit par les autorités compétentes.

[1Une Commune hospitalière est une commune qui, par le vote d’une motion, s’engage à améliorer l’information et l’accueil des personnes migrantes, quel que soit leur statut. Elle facilite les démarches pour toutes les personnes migrantes. Les demandeurs d’asile, donc, mais aussi les autres personnes en situation parfois plus précaire encore, comme les sans-papiers. Elle s’engage à minima à deux niveaux : sensibiliser sa population aux questions migratoires, et améliorer concrètement l’accueil des migrants dans le respect des droits. Une commune hospitalière s’engage, à son échelle, pour une politique migratoire basée sur l’hospitalité, le respect des droits humains et les valeurs de solidarité.

[3Baptiste Hupin, Le débat des visites domiciliaires fait son retour, RTBF, 15 septembre 2020.