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COVID-19

L’impasse du nationalisme et de la financiarisation des vaccins

Le vaccin contre le coronavirus n’a rien d’un bien public mondial comme les gouvernements s’y étaient pourtant engagés

Arnaud Zacharie Arnaud Zacharie 15 janvier 2021

En matière de répartition des vaccins, la compétition nationaliste et financiarisée a pris le dessus sur l’indispensable coopération multilatérale. Ce manque de coopération, s’il n’est pas rapidement corrigé, aura non seulement de graves conséquences sanitaires, mais aussi économiques et sociales dans les pays en développement comme dans les pays développés.

Malgré les questions qui subsistent concernant leur degré d’efficacité, les vaccins contre le coronavirus Covid-19
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représentent le principal espoir de venir à bout de la pandémie. La rapidité avec laquelle les vaccins ont été développés est inédite. Alors qu’il a fallu près d’un demi-siècle pour développer le vaccin contre la polio et que nombre de pandémies qui affectent les pays en développement depuis des décennies n’en disposent toujours pas, il aura fallu moins d’un an pour développer plusieurs vaccins contre la Covid-19.

L’industrie pharmaceutique préfère investir dans le développement de médicaments plutôt que de vaccins

Comment expliquer une telle performance ? Généralement, l’industrie pharmaceutique préfère investir dans le développement de médicaments plutôt que de vaccins [1]. Il est en effet plus rentable de commercialiser un médicament qui traite une maladie qu’un vaccin qui peut y mettre fin. Cette logique financière a motivé un sous-investissement chronique dans la recherche de vaccins. Dans le cas de la pandémie de Covid-19, cette logique financière a été contrée par l’intervention massive des Etats, qui ont investi directement dans la recherche, opéré des précommandes gigantesques à des prix garantis dans l’opacité, accéléré les procédures d’autorisation, accepté d’assumer les risques liés aux éventuels effets secondaires. Ce faisant, ils ont fait en sorte que l’intérêt des industries pharmaceutiques soit de trouver des vaccins au plus vite. Des dizaines de milliers de chercheurs dans le monde ont ainsi pu poursuivre cet objectif sans risque financier pour les firmes pharmaceutiques. Les recherches ont porté sur plus de 200 projets de vaccins.

Deux obstacles sont susceptibles de freiner cette étape cruciale pour mettre fin à la pandémie : le nationalisme et la financiarisation.

Au défi du développement des vaccins succède toutefois celui de leur production et de leur distribution à une échelle d’une ampleur sans précédent. Or deux obstacles sont susceptibles de freiner cette étape cruciale pour mettre fin à la pandémie : le nationalisme et la financiarisation. D’une part, la distribution des vaccins s’opère selon la loi du plus offrant et les Etats se livrent dans ce cadre à une compétition acharnée pour précommander un maximum de vaccins pour leur population, avec pour conséquence que la majorité des vaccins disponibles sont monopolisés par les pays les plus riches au détriment des pays les plus pauvres. D’autre part, les droits de propriété intellectuelle permettent aux firmes pharmaceutiques de monopoliser la fixation des prix, la production et la distribution des vaccins qu’elles ont brevetés, avec le risque qu’ils ne soient pas accessibles à un prix abordable pour les pays les plus pauvres.

Le nationalisme des vaccins

L’initiative COVAX a précisément été lancée pour garantir la diffusion des vaccins dans les pays en développement, mais elle fait face à de sérieux problèmes qui mettent sa mission à mal. L’objectif de l’initiative COVAX, coordonnée par l’OMS et l’alliance GAVI, est de distribuer 2 milliards de doses d’ici fin 2021, afin de couvrir 20% de la population de 92 pays en développement. Alors que cet objectif de 20% reste loin des 70% de la population à vacciner pour atteindre une immunité collective, COVAX est à ce stade loin d’être en mesure de l’atteindre. L’évaluation de l’initiative a conclu que certains pays en développement pourraient se retrouver sans vaccin jusqu’en 2024 [2].

Certains pays en développement pourraient se retrouver sans vaccin jusqu’en 2024

Conséquence de la loi du plus offrant, les pays riches, représentant moins de 15% de la population mondiale, avaient précommandé fin 2020 la majorité des 7,25 milliards de doses dans le monde, contre seulement 700 000 pour COVAX, qui estime avoir besoin de 4,9 milliards de dollars de financements supplémentaires aux 2,1 milliards déjà mobilisés (dont près de la moitié auprès de l’UE) [3]. Trois pays riches (Canada, Australie et Japon) qui concentrent moins de 1% des cas de coronavirus ont par exemple précommandé plus de doses que l’ensemble des pays d’Amérique latine et des Caraïbes, qui concentrent pourtant 17% des cas dans le monde [4].

La répartition inégale des vaccins risque d’avoir des conséquences négatives pour la santé publique non seulement dans les pays pauvres, mais aussi dans les pays riches

Etant donné que la pandémie ne pourra être éradiquée que lorsque ce sera le cas dans tous les pays du monde, la répartition inégale des vaccins risque d’avoir des conséquences négatives pour la santé publique non seulement dans les pays pauvres, mais aussi dans les pays riches. Or tout indique que les pays riches envisagent de vacciner la totalité de leur population avant d’envisager une répartition plus équitable des vaccins. Le 8 janvier dernier, l’OMS a tiré la sonnette d’alarme en implorant les gouvernements et les firmes pharmaceutiques de ne plus conclure des accords bilatéraux au détriment de COVAX [5]. Non seulement cela risque de priver nombre de pays en développement de vaccin, mais cette compétition nationaliste pour s’accaparer les vaccins risque également d’en faire grimper le prix au détriment de tous [6].

La financiarisation des Big Pharma

L’autre obstacle à la diffusion des vaccins concerne les droits de propriété intellectuelle, qui sont devenus d’importantes sources de profits pour une industrie pharmaceutique de plus en plus financiarisée. Si les firmes pharmaceutiques ont généralement un intérêt financier à commercialiser des médicaments plutôt que des vaccins, elles ont en réalité encore plus intérêt à sécuriser leurs gains financiers.

Les monopoles tirés des droits de propriété intellectuelle sont devenus des objectifs plus importants que le développement et la production de traitements.

Au cours des dernières années, les profits du secteur ont davantage été distribués aux actionnaires qu’investis dans la recherche et le développement de traitements. Entre 2000 et 2018, les dividendes versés et les actions rachetées par les 27 principales firmes pharmaceutiques ont augmenté de 88% à 123% de leurs investissements dans la recherche et le développement [7]. Le business model du secteur repose de plus en plus sur l’acquisition de concurrents pour réduire la concurrence et obtenir des brevets. Ces « actifs intangibles » représentent une source de plus en plus importante de profits : la valeur de ces actifs dans le bilan des 10 principales firmes pharmaceutiques est passée de 13% à 49% des actifs totaux entre 2000 et 2018 [8]. Autrement dit, les monopoles tirés des droits de propriété intellectuelle sont devenus des objectifs plus importants que le développement et la production de traitements.

Le régime actuel des brevets est défini par l’Accord sur les droits de propriété intellectuelle relatifs au commerce (ADPIC) de l’OMC, en vigueur depuis 1995. Rédigé sous les conseils d’une douzaine de dirigeants de firmes transnationales américaines, dont Pfizer, il garantit une protection des brevets de vingt ans [9]. L’ADPIC représentait un renforcement multilatéral sans précédent des droits de propriété intellectuelle. Il a depuis lors été exacerbé par les nombreux accords commerciaux bilatéraux intégrant un volet « ADPIC + ».

Ces droits de propriété intellectuelle réduisent l’accès aux médicaments et aux vaccins dont les prix sont trop élevés pour les pays les plus pauvres

Ces droits de propriété intellectuelle réduisent l’accès aux médicaments et aux vaccins dont les prix sont trop élevés pour les pays les plus pauvres [10]. C’est pourquoi l’Inde et l’Afrique du Sud ont proposé en octobre dernier à l’OMC de suspendre durant la pandémie les droits sur les vaccins contre le coronavirus, afin de permettre la production et la distribution de vaccins à des prix abordables dans les pays en développement. Cette demande semble d’autant plus légitime que les vaccins autorisés ont essentiellement été développés grâce à des financements publics. Toutefois, les pays riches, où siègent les firmes qui tirent profit de ces brevets, ont mis leur veto à cette proposition. En Europe, le président de la commission sur le commerce international du Parlement européen, Bernd Lange, a envoyé le 19 novembre 2020 un courrier au Commissaire européen au commerce, Valdis Dombrovskis, pour s’inquiéter du refus de l’UE de soutenir la proposition de l’Inde et de l’Afrique du Sud à l’OMC. Le Commissaire a toutefois répondu qu’il ne s’attendait pas à ce que les droits de propriété intellectuelle aient un impact négatif sur l’accessibilité des vaccins dans les pays en développement.

Le risque est grand de voir les vaccins rendus inabordables par des prix trop élevés pour les pays en développement. En 1998, l’Afrique du Sud, particulièrement affectée par le SIDA, avait décidé de commercialiser des antirétroviraux génériques et donc beaucoup moins chers, car le traitement commercialisé aux Etats-Unis depuis 1996 et protégé par des brevets coûtait 10 000 dollars par an et par personne. La réaction des firmes pharmaceutiques ne se fit pas attendre et 41 d’entre elles portèrent plainte contre l’Afrique du Sud. Cette réaction suscita toutefois un tel tollé dans l’opinion publique internationale que les firmes pharmaceutiques préférèrent préserver leur image et retirer leur plainte. L’Afrique du Sud put ainsi commercialiser des antirétroviraux produits en Inde pour un prix de 350 dollars par an et par personne, qui continua de baisser jusqu’à 100 dollars en 2010 [11].

La diplomatie des vaccins

Dans ce contexte de compétition nationaliste et de financiarisation exacerbée, la Chine et les autres pays émergents comptent bien tirer profit de la situation en renforçant leur « soft power » dans les pays en développement. La Chine a été le premier pays à annoncer, dès juin 2020, l’autorisation d’un vaccin développé par la firme CanSino pour usage militaire. Depuis lors, les firmes chinoises ont développé plusieurs vaccins et cinq des treize vaccins en phase 3 d’essai clinique étaient chinois fin 2020. Pékin affirme être en mesure d’en produire deux milliards par an. Vu le faible nombre de cas de coronavirus en Chine, l’Empire du Milieu sera en mesure d’en exporter massivement vers les pays en développement. Disposant du boulevard laissé par les pays occidentaux, la Chine présente ses vaccins comme des « biens publics mondiaux » dans le cadre de la « nouvelle route de la soie sanitaire » déjà activée pour la diplomatie des masques.

Outre la Chine, d’autres pays émergents comme la Russie et l’Inde comptent également profiter de la situation. Dès août 2020, la Russie a annoncé l’autorisation de son vaccin « Spoutnik V », au grand étonnement de nombreux observateurs sceptiques. L’Inde, qui assure 60% de la fabrication mondiale des vaccins, a annoncé début janvier 2021 l’autorisation de deux vaccins (Covishield et Covaxin), dont le second n’avait pourtant pas terminé les essais de phase 3 et pas publié les résultats des phases 1 et 2. Le Brésil et l’Afrique du Sud, particulièrement affectés par la pandémie, sont les premiers pays en développement à recevoir le vaccin indien.

L’indispensable coopération

En définitive, la compétition nationaliste et financiarisée a pris le dessus sur l’indispensable coopération multilatérale. Par conséquent, le vaccin contre le coronavirus n’a rien d’un bien public mondial comme les gouvernements s’y étaient pourtant engagés. Non seulement la répartition inéquitable des vaccins risque de causer deux fois plus de morts dans le monde que prévu, mais elle aura également pour effet de retarder l’immunité collective qui, dans le cadre d’une pandémie affectant l’ensemble de l’humanité, doit être envisagée à l’échelle mondiale.

Le vaccin contre le coronavirus n’a rien d’un bien public mondial comme les gouvernements s’y étaient pourtant engagés

L’absence de coopération aura non seulement de graves conséquences sanitaires, mais aussi économiques et sociales dans les pays en développement comme dans les pays développés. Dans un monde interdépendant où les différents pays sont interconnectés, il est vain d’espérer répondre à un enjeu mondial sur le dos de ses voisins. La pandémie de Covid-19 représente un test de solidarité, mais les gouvernements sont malheureusement en train d’échouer. Il est encore temps de corriger le tir, mais il est minuit moins une.

En bref et en image

L’accès aux vaccins sous la loupe

CNCD-11.11.11

Décryptage d’Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD-11.11.11

[1M. Kremer et C. Snyder, « Preventives versus Treatments », The Quaterly Journal of Economics, n°130/3, août 2015.

[2F. Guarascio, « WHO vaccine scheme risks failure, leaving poor coutrnies no COVID shots until 2024 », Reuters, 16 décembre 2020.

[3A. Koop, « Tracking COVID-19 Vaccines Around the World », Visual Capitalist, 18 décembre 2020.

[4T. J. Bollyky et C. P. Brown, « Vaccine Nationalism Will Prolong the Pandemic », Foreign Affairs, 29 décembre 2020.

[5AFP, « L’OMS a appelé vendredi à une plus grande solidarité vaccinale dans la lutte contre la COVID-19, et demandé aux pays riches de cesser de conclure des accords bilatéraux avec les laboratoires pharmaceutiques », 8 janvier 2021.

[6A. O. Krueger, « Can Poor Countries Avoid a Vaccine Bidding War ? », Project Syndicate, 22 décembre 2020.

[7R. Fernandez et T. J. Klinge, « The financialisation of Big Pharma », SOMO, avril 2020, p. 5.

[8Ibid., p. 6.

[9Sell S., Private Power, Public Law : the Globalization of Intellectual Property Rights, George Washington University, 2003.

[10K. Gallogly-Swan, « TRIPping Up : Why Global Access to the COVID-19 Vacine Lies with the WTO », Global Development Policy Center, 18 décembre 2020.

[11J. Hillman, « Drugs and Vaccines Are Coming – But to Whom ? », 19 mai 2020.

Une version courte de cet article a été publié dans Le Vif le 18 janvier 2021.

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